top of page

Lumière sur... (n°3) - Augustin, l’enfant des deux rives et l’Islam

  • il y a 2 heures
  • 3 min de lecture

Par Hanane Saïdi

Il naquit en 354 à Thagaste, dans ce que les Romains appelaient la Numidie et que l’histoire appellerait un jour l’Algérie. Fils d’un père romain et de Monique, une berbère, femme de foi et de larmes, Augustin porta, dès ses premiers jours, le poids et la grâce d’un double enracinement.


La terre qui l’enfanta n’appartenait encore ni à l’Occident ni à l’Orient tel qu’ils se constitueraient plus tard. Dans les marchés, on parlait le punique, le berbère et le latin. Et sur cette vieille terre, habitée de mémoires superposées, on adorait des dieux rivaux sans s’en offusquer vraiment.


Augustin fut d’abord un homme inquiet. Les Con-fessions, rédigées à Hippone vers 397, portent dans chacune de leurs pages la trace d’une âme qui ne sait pas se tenir tranquille, avide d’une vérité qu’elle pressent sans encore pouvoir la nommer.


« Notre cœur est sans repos jusqu’à ce qu’il se repose en toi » : cette phrase, peut-être la plus célèbre que l’Occident chrétien ait jamais produite, n’est pas celle d’un homme serein. C’est celle d’un homme qui a longtemps cherché ailleurs. D’un homme qui, en cherchant Dieu, s’est probablement cherché aussi.


Carthage d’abord, avec ses plaisirs et ses vertiges. Puis le manichéisme, cette grande explication du monde qui séduisait les esprits avides de système. Puis Milan, les cercles néoplatoniciens, l’élégance d’une philosophie qui semblait répondre à tout. Il chercha avec la fièvre propre à ceux qui sentent confusément que leur soif est plus grande qu’eux.


Sa mère Monique priait. Son intelligence résistait. Et puis un soir, dans un jardin de Milan, une voix d’enfant : Tolle, lege. Prends, lis. Il s’exécuta. Il ne fut plus jamais le même.


On pense, inévitablement, à la grotte de Hirâ : à cet autre homme saisi par une voix venue d’ail-leurs, dans une autre langue. Mohammed ﷺ et Augustin ne se connaîtront jamais. Deux siècles les séparent. Mais la même fièvre les traverse : la certitude soudaine, irréversible, qu’on vient d’être choisi pour quelque chose de plus grand que soi.


Ce qu’Augustin apporta au monde, on ne finirait pas d’en faire le tour. La théologie de la grâce d’abord, qui allait traverser quinze siècles de dis-putes chrétiennes. Et cette méditation sur le temps intérieur, dans le livre XI  des  Confessions,  qui  anticipe de plus d’un millénaire les interrogations de la philosophie moderne. La Cité de Dieu, enfin, dictée dans l’urgence pendant que les Vandales assiégeaient Hippone : une pensée politique née sous la menace, par un Africain du Nord dont la terre natale ne serait devenue musulmane que deux siècles plus tard. L’ironie de l’histoire a rarement été aussi silencieuse.


Augustin précède l’islam d’Afrique du Nord. Il appartient à une strate plus ancienne, que ni la conquête arabe du VIIe siècle ni la colonisation française du XIXe n’effacèrent vraiment, même si chacune, à sa façon, tenta de la faire oublier.


L’olivier de saint Augustin qui pousse encore au cœur de Souk Ahras n’est pas un ornement touristique. C’est un survivant. Il a vu passer des armées, des langues, des dieux. Il est toujours là. 

Pour les Algériens d’aujourd’hui, Augustin n’est pas un étranger. Il est un ancêtre dans la lignée des grandes figures nées sur ce sol : Apulée, Tertullien, Ibn Khaldoun deux siècles après lui, et tant d’autres dont les noms ont disparu sans laisser de trace.


La Numidie produisit des penseurs comme d’autres régions produisaient du blé. Augustin reste le plus grand. Sa mère portait un prénom berbère. Son père adorait les dieux romains. Lui-même, avant sa conversion, fut séduit par les sagesses orientales qui circulaient librement dans la Méditerranée antique. Cela, au fond, c’est l’Afrique du Nord dans son épaisseur réelle.


Quand le pape Léon XIV se recueille à Annaba sur la tombe d’Augustin, il ne vient pas en conquérant d’une mémoire étrangère. Il vient en héritier, com-me tous ceux que cet homme a traversés sans qu’ils l’aient nécessairement cherché. Car Augustin est de ces penseurs qui débordent les cadres où on tente de les enfermer. Son obstination à ne pas se satisfaire des réponses faciles, sa certitude que la justice ne négocie pas avec la commodité : tout cela parle encore, et pas seulement aux chrétiens. 


L’Algérie d’aujourd’hui gagnerait à se souvenir de lui. Non pour faire d’Augustin un emblème de l’Occident chrétien, ce qu’il ne fut jamais vraiment, mais parce que son histoire dit quelque chose de vrai sur la profondeur de cette terre. Il y a seize siècles, un jeune homme de Thagaste se demandait comment vivre avec la vérité, la justice et l’imperfection du monde. Ces questions n’ont pas de propriétaire. Elles sont nées ici, sous ce ciel, à côté des oliviers, et elles n’ont jamais cessé d’être actuelles.

Commentaires


bottom of page