Résonances abrahamiques (n°39) - Rendre grâce, un langage commun aux croyants
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Par Raphaël Georgy
Dire merci est un geste très ancien. Bien avant les monothéismes, les hommes de Mésopotamie et d'Égypte chantaient déjà leur gratitude vers le ciel. Juifs, chrétiens et musulmans en ont hérité, chacun à sa manière.
Dans la Bible, un livre porte l'action de grâce à son sommet : le Psautier, ces cent cinquante chants de louange et de gratitude. De tous les livres bibliques, c'est aussi celui dont le style résonne le plus avec le Coran. Les plus anciennes sourates, récitées à La Mecque, en reprennent le souffle : mêmes versets brefs, même élan de louange.
Ce chant, du reste, vient de très loin. Bien avant Israël, les hymnes de Mésopotamie célébraient déjà les dieux et les temples, et l'Égypte du pharaon Akhénaton chantait le soleil dans des mots que le Psaume 104 semble parfois reprendre. Les savants y voient moins un emprunt qu'un fonds commun, une manière très ancienne, presque universelle, de lever les yeux et de dire merci. Les monothéismes n'ont pas inventé la gratitude. Ils l'ont recueillie, puis transformée.
Le judaïsme, le premier, en a fait une identité. Le nom même des juifs vient d'un verbe hébreu qui signifie « rendre grâce ». Une seule racine y dit à la fois « confesser », « louer » et « remercier ». De cette racine vient la todah, qui désigne aussi bien le chant de gratitude que le sacrifice que l'on offrait pour remercier Dieu d'une délivrance ou d'une guérison. Lorsqu'elle met au monde son quatrième fils, Léa, l'épouse de Jacob, s'écrie « Cette fois, je rends grâce au Seigneur », et elle l'appelle Yehouda, Juda (Genèse 29). Être juif, à la lettre, c'est rendre grâce. La tradition demande d'ailleurs de prononcer cent bénédictions par jour, une berakha pour chaque don reçu, du pain que l'on mange à la lumière du matin.
Les chrétiens, eux, ont placé l'action de grâce au cœur même de leur culte. Chez les catholiques, la messe porte un nom grec qui le dit sans détour : l'eucharistie, un mot qui signifie « action de grâce ». Chez les protestants, la sainte Cène, ce repas que Jésus laissa à ses disciples, est elle aussi d'abord, une prière de remerciement, et c'est le sens même de la communion. Tous se souviennent que, la veille de sa mort, Jésus a rendu grâce sur le pain avant de le partager. Le grec joue sur deux termes proches : charis, la grâce que Dieu donne, et eucharistia, la grâce que l'homme rend. Recevoir le don de Dieu et lui rendre grâce seraient, pour un chrétien, un seul et même geste.
Bien des chercheurs voient dans la grande prière chrétienne une héritière directe des bénédictions juives de la table, ce « merci » prononcé après le repas. Le pont se laisse voir dans un détail : le Psaume 116, où le croyant lève « la coupe du salut » pour rendre grâce, les chrétiens le chantent au moment de communier.
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L'islam, enfin, a fait de la gratitude une clef de toute sa prière. L'arabe possède pour cela deux mots, et la nuance est belle. Le hamd est la louange que l'on adresse à Dieu pour ce qu'il est, pour sa perfection même. Le Choukr, lui, est la gratitude pour un bienfait reçu, une ni'ma. On peut louer Dieu d'être vivant. On ne l'en remercie pas, car on ne remercie que pour un don. Les savants de l'islam ont longuement médité cette différence, que la Fatiha réunit d'un souffle : « El-hamdou li-Llahi rabbi l-'âlamîn », « Louange à Dieu, Seigneur des mondes ».
Le Coran serre le lien plus fort encore : le mot qui dit l'ingratitude, koufr, est celui-là même qui dit l'incroyance. Refuser de croire, c'est d'abord refuser de dire merci. Une intuition déjà présente dans la Bible. L'apôtre Paul reproche aux hommes d'avoir « connu Dieu » sans « lui rendre grâces », et fait de cette ingratitude le premier pas de leur égarement (Romains 1, 21).
L'islam ajoute pourtant une note qui n'appartient qu'à lui. Parmi les plus beaux noms de Dieu figure El-Chakour, « le Très-Reconnaissant ». Dieu se fait reconnaissant envers l'homme, lui qui récompense abondamment le peu.
Rendre grâce revient toujours à reconnaître que l'on ne s'est pas fait soi-même. La créature reçoit tout de son Créateur, et la gratitude devient l'exact contraire de l'orgueil, le sentiment d'auto-suffisance. Augustin, évêque chrétien du cinquième siècle, disait déjà que la louange naît de la mémoire des bienfaits reçus.
« Si vous êtes reconnaissants, Je vous donnerai davantage » (Coran 14, 7). Peut-être touche-t-on là le fond de toute foi. L'homme qui s'arrête un instant et contemple tout ce qu'il a reçu sans jamais l'avoir mérité, le jour qui se lève, le pain, le souffle, celui-là ne peut que se sentir redevable. Et de cette évidence monte, dans toutes les langues et sous tous les cieux, le plus simple des mots : merci.
*Article paru dans le n°119 de notre magazine Iqra.
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