Résonances abrahamiques (n°8) - L’Armée du Salut ou quand des chrétiens luttent contre les ravages de l’alcool
- Guillaume Sauloup
- il y a 5 heures
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Par Raphaël Georgy
En 1865, les chrétiens qui fondent l’Armée du Salut se sont illustrés par un engagement au plus près des personnes défavorisées, souvent dépendantes aux drogues. Un engagement radical qui passe alors, dans ce mouvement issu du réveil méthodiste en Angleterre, par une discipline stricte en matière d’alcool.
« Dans mon expérience, arrêter l’alcool est assez compliqué au début, raconte Loïc M., 32 ans, soldat dans la Congrégation de l’Armée du Salut en région parisienne depuis ses 20 ans. Mais avec le temps, la chose est bien acceptée et de plus en plus de nos jours. Je sais qu’il y a de très bons vins, bières, whiskies et rhums, mais pour moi, mon engagement auprès des plus démunis passe avant. » À ses origines en 1865 dans les quartiers populaires de Londres, le mouvement protestant méthodiste qui prendra le nom d'Armée du Salut commande à ses membres une discipline de fer. Le fondateur William Booth souhaite placer l’église dans la rue. Le prédicateur et son épouse Catherine s’inspirent des méthodes des évangéliques américains et anglais : l’appel direct à la conversion et l’idée que le croyant peut être libéré de la culpabilité du péché par un changement radical. Pour incarner ce changement auprès des plus vulnérables broyés par le capitalisme de la fin du XIXᵉ siècle, il faut bien une « armée » pour mener un combat spirituel qui commence par soi-même.
C’est ainsi que l’Armée du Salut naît dans l’Angleterre victorienne dans un des courants les plus militants de l’Église anglicane : le méthodisme, né à Oxford un siècle plus tôt. Son nom lui est donné par ses adversaires qui moquaient sa « méthode » qui consistait notamment par prier cinq fois par jour à heure fixe, reprenant une tradition ancienne de la Liturgie des Heures qui remonte au christianisme ancien et à ses racines juives. Mais les dures contraintes de la vie des « soldats », passant d’une urgence à l’autre, les empêcheront de tenir le rythme.
Chez les méthodistes, l’addiction à l’alcool est alors considérée comme un péché contre Dieu. L’apôtre Paul ne dit-il pas lui-même dans la Bible que le corps est « le temple du Saint-Esprit », c’est-à-dire la présence de Dieu lui-même ? Un principe valable pour tous les chrétiens, à l’instar de l’Église catholique qui affirme dans son catéchisme : « L’usage des drogues cause de très graves dommages à la santé et à la vie humaines. Leur usage, sauf pour des raisons strictement thérapeutiques, est une grave offense ».
Mais là où l’Armée du Salut se distingue, c’est par le succès de sa « méthode » et l’efficacité de son organisation qui sera bientôt reconnue d’utilité publique en France. En 1881, le couple Booth envoie sa fille aînée à Paris, âgée de 22 ans seulement, avec deux « lieutenantes » pour évangéliser un prolétariat parisien ravagé par un alcoolisme endémique, causé notamment par l’absinthe. De leur côté, Albin et Blanche Peyron, issus de vieilles familles protestantes cévenoles, s’engagent dans l’Armée du Salut et deviendront les commandeurs territoriaux pour la France. Le vaste foyer « le Palais du Peuple » est construit dans le 13ᵉ arrondissement pour offrir un hébergement digne aux hommes et le Palais de la Femme voit le jour en 1926 rue de Charonne avec 700 chambres pour femmes seules sans domicile fixe.
Mais dans les années 1980, l’épidémie de VIH bouscule les convictions les plus arrêtées. Continuer à prôner l’abstinence totale revenait à refuser de donner du matériel propre et donc favoriser la circulation de seringues infectées. Après des débats difficiles, le pragmatisme l’emporta et l’Armée du Salut mettra l’accent sur la « réduction des risques ». L’addiction est dorénavant considérée comme une maladie aux multiples causes devant être traitées par des professionnels.
En 2000, laïcité aidant, l’Armée du Salut en France se divise en deux organisations. La Congrégation est désormais chargée du culte, des paroisses et de la vie spirituelle. De son côté, la Fondation porte aujourd’hui la plus grande partie de l’action médico-sociale de l’Armée du Salut en France, d’une façon entièrement laïque. « La Fondation a été reconnue d’utilité publique, car son projet est jugé pertinent et aligné avec les valeurs de la République de porter assistance de manière inconditionnelle et universelle », explique Claude Magdelonnette, directeur du pôle « Inclusion sociale » de la Fondation de l’Armée du Salut. Grâce à ses 9800 bénévoles, 3000 salariés et 206 structures présentes dans 32 départements en France, la Fondation de l’Armée du Salut organise des maraudes, offre des petits déjeuners, des soupes de nuit, des accueils de jour et des hébergements qui sont autant d’occasions d’évaluer les besoins des personnes et de les orienter si besoin vers des centres spécialisés. Elle comporte aussi des structures adaptées pour les personnes handicapées, la jeunesse et neuf EHPAD. Plus de 1900 personnes sont accueillies chaque jour dans le pôle « Médico-social/Jeunesse/Soin ».
L’Armée du Salut poursuit sa mission aujourd’hui dans 134 pays. L’interdit de l’alcool n’a pas changé, mais ne concerne plus en France que les croyants engagés dans la Congrégation. « Pour moi, c'est donner l’exemple et être à 100 % disponible et lucide pour mes proches et mon prochain, explique Loïc. On l’évoque dans mon entreprise avec mon responsable qui est musulman pratiquant et nous avons beaucoup de points en commun. Lui aussi met sa foi en action ! »
*Article paru dans le n°87 de notre magazine Iqra.
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