Résonances abrahamiques (n°9) - Quand la France mettait à l’épreuve les juifs et les protestants
- Guillaume Sauloup
- 7 déc. 2025
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Par Raphaël Georgy
Entre injonctions étatiques et suspicion généralisée, les musulmans ne sont pas les premiers à vivre leur baptême du feu républicain en France. De l’Ancien Régime à la IIIe République en passant par Napoléon, protestants, juifs et même catholiques ont été, tour à tour, soupçonnés de déloyauté par l’État, avant d’être reconnus comme des citoyens français à part entière.
Le 24 novembre dernier, 29 sénateurs Les Républicains ont rendu public des recommandations pour lutter contre l’islamisme, comme l'interdiction du voile et du jeûne avant 16 ans au nom de la protection de l'enfance. Ces propositions ont suscité de vives réactions parmi les Français musulmans, y compris parmi leurs représentants les plus ouverts au dialogue. Plus largement, il s’agit d’un énième épisode où les musulmans sont sommés de donner des gages de leur compatibilité républicaine. Mais pour qui connaît l’histoire mouvementée des relations entre l’État français et les religions, la situation de l’islam n’est pas une exception.
Lorsque les premières idées protestantes commencent à circuler dans le Royaume de France, la réaction est immédiate. Dès 1521, la Sorbonne condamne les doctrines luthériennes et le Parlement de Paris instaure la censure. Des persécutions commencent contre les protestants, incluant amendes, emprisonnements et peines de mort. En 1685, Louis XIV révoque l’Édit de Nantes qui accordait une fragile liberté de culte, ce qui pousse de nombreux protestants à s’exiler. « Au moment de la révocation, Louis XIV est devenu un catholique très pieux sous l’influence, entre autres, de Madame de Maintenon, explique le pasteur luthérien Alain Joly. Pour lui, c’est d’abord un enjeu spirituel avant d’être politique : la présence d’hérétiques dans le royaume est une anomalie, par rapport à sa responsabilité liée au sacre et l’angoisse de son salut personnel. »
Il faut attendre la Révolution pour que les protestants et les juifs obtiennent le statut de citoyen, respectivement en 1789 et en 1791. Pourtant, la suspicion à leur encontre ne diminue pas, tant s'en faut. « Sous Napoléon 1ᵉʳ, l’État légifère avec un autoritarisme qu’on a oublié », note Rita Hermon-Belot, spécialiste de l’histoire de la pluralité religieuse en France. En 1802, les articles organiques imposent aux protestants le « consistoire », une organisation contrôlée par l’État. « En compensation, les pasteurs protestants et les prêtres catholiques sont rémunérés par l’État, mais ce n’est pas le cas pour les rabbins avant 1831 », rappelle l’historienne.
Malgré leur citoyenneté, les juifs font l’objet d’un traitement différent. Le lendemain de la loi de 1791 qui fait des juifs des citoyens français, les adversaires à la loi obtiennent qu’il leur soit demandé un serment collectif de renoncement à leur statut autonome pour se conformer à la loi civile. Mais pour Napoléon, cela ne suffit pas. Il veut s’assurer de la loyauté de chaque Français juif.
Il convoque l’Assemblée des notables en 1806 puis le Grand Sanhédrin en 1807, composé de responsables juifs, à qui il soumet 12 questions, parmi lesquelles : « Une Juive peut-elle se marier avec un Chrétien, et une Chrétienne avec un Juif ? », « Aux yeux des Juifs, les Français sont-ils leurs frères ou sont-ils des étrangers ? », « Les Juifs nés en France et traités par la loi comme citoyens français regardent-ils la France comme leur patrie ? ».

« Certaines questions sont vexatoires : on leur demande si la polygamie est autorisée, alors qu’on sait qu’elle a été interdite il y a fort longtemps », explique Rita Hermon-Belot. Napoléon atteint son objectif : les réponses sont presque toutes positives, y compris sur la défense de la patrie, même si cela pouvait impliquer de prendre les armes contre d’autres juifs. Cela n’empêchera pas Napoléon de décréter des réglementations unilatérales pour les juifs, comme l’impossibilité de se faire remplacer en temps de guerre.
Tout au long du XIXe siècle, les minorités gravissent peu à peu les hautes sphères de l’État. En 1848, Adolphe Crémieux, de confession juive, est nommé ministre de la Justice. Les juifs aisés se sentent une responsabilité d’aider leurs coreligionnaires à s’intégrer aux métiers qui leur étaient interdit auparavant, par un effort dans l’éducation et la formation.
Si le culte protestant est admis, les conversions sont difficilement tolérées par les autorités catholiques. « À partir de 1852, des évêques demandent aux préfets d’interdire une dizaine de cultes protestants organisés par d’anciens catholiques convertis de façon collective autour de prédicateurs qui ne sont pas reconnus par l’État, en soutenant qu’il s’agit de réunions politiques « socialistes » déguisées en cultes ; et ces cultes sont interdits, rapporte l’historien André Encrevé. Comme les évangélistes continuent à célébrer leurs cultes, des procès ont lieu pour réunions illicites. Et ils sont condamnés à de lourdes amendes, et même parfois à des peines de prison, comme c’est le cas en Saône-et-Loire en 1854. »
Sous la IIIe République, les protestants défendent avec tant de force la République et ses nouvelles lois de liberté qu’ils sont accusés par la droite catholique d’infiltration. L’écrivain monarchiste Charles Maurras voue aux gémonies « l’État Monod », du nom de la célèbre famille protestante, pour dénoncer l’influence des juifs, des protestants, des francs-maçons et des « métèques », considérés comme des ennemis de la France catholique.

Les lois Ferry établissent l’enseignement public laïque, gratuit et obligatoire, contre l’influence de l’Église catholique dans l’éducation. La loi de 1901 sur les associations a été utilisée pour contrôler et limiter les congrégations religieuses, notamment catholiques. L’État devient laïc en 1905 et remet l’Église catholique à équidistance du pouvoir, comme n’importe quel autre culte. « Attachée au principe d’un État chrétien, Rome condamne le principe de séparation par l’encyclique Vehementer Nos en 1906. Mais elle découvrira quelques semaines plus tard que le pape peut désormais sacrer quatorze nouveaux évêques sans avoir à se concerter avec le pouvoir français », explique Rita Hermon-Belot.
Il faut mesurer le chemin parcouru : d’un royaume qui expulsait tous ceux qui n’étaient pas catholiques à une assimilation à marche forcée, puis à une République aujourd’hui libérale, pour peu que la pluralité des modes de vie ne remette en cause la vie en commun. L’expérience des musulmans s’inscrit dans cette longue histoire de la construction nationale. Si l’État leur demande des efforts, c’est le signe que l’islam est devenu une question française et que l’avenir des Français musulmans est en France. Il appartient à chaque citoyen, quelles que soient ses convictions, de rivaliser en intelligence, en vertu, en exemplarité morale (Ihsân) et en bonnes œuvres pour bâtir cet avenir commun où nous avons tous à apprendre les uns des autres. Et bientôt la contribution de plus en plus de citoyens musulmans sera reconnue, gravée pour toujours dans le marbre de la République.
*Article paru dans le n°88 de notre magazine Iqra.
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