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Résonances abrahamiques (n°13) - Fidélité à Dieu ou à sa patrie : l’expérience des juifs et des chrétiens


Par Raphaël Georgy

Depuis l’Antiquité, chrétiens et juifs connaissent le fait d’être minoritaire dans leurs pays respectifs. Avec le temps, ils ont développé, chacun à leur manière, une façon d’être fidèle à Dieu et à leurs concitoyens.


En 2026, les Français musulmans s’interrogent souvent : comment être musulman dans une France largement sécularisée ? En réalité, cette question, à laquelle chacun répond différemment, s’est posée dès l’Antiquité pour les autres cultes. Au IIIᵉ siècle de l’ère chrétienne, le grand maître du Talmud Mar Samuel à Babylone, dans l’Irak actuel, formule ce principe : « La loi du royaume est la loi ». Selon ce principe, les juifs doivent respecter les lois civiles et fiscales du pays où ils résident, tant qu’elles ne contreviennent pas directement à la loi juive. Il ne s’agit pas seulement d’être pragmatique, ni de montrer l’exemple, mais d’abord de reconnaître que le pouvoir temporel assure un des attributs divins de soutien de l’ordre social qui bénéficie à toute la société. Ce principe sera réinvoqué face à Napoléon Iᵉʳ par les notables juifs, qu’il soupçonne de déloyauté. Mais bien sûr, cela n’est pas sans condition : une loi inique, arbitraire ou discriminatoire ne saurait bénéficier d’une reconnaissance religieuse.


On trouve la même tension, articulée différemment, dans le catholicisme. Rappelons d’abord que ce culte est passé en France, non sans douleur et même affrontements physiques, de religion d’État à une voix parmi d’autres. Ce qui n’avait rien d’évident. Pourtant, anticipant même la loi de 1905 sur la séparation des Églises et de l’État, le Pape de Rome avait commencé à réfléchir à la participation des citoyens catholiques dans une société laïque et pluraliste, grâce à quelques principes cardinaux : respect de la propriété privée, devoir de justice sociale, droit d’association, protection des plus faibles, primat de la loi morale et du bien commun.


Cette réflexion, qui prendra le nom de « Doctrine sociale de l’Église », offre une grammaire de l’engagement chrétien dans la cité, exprimée dans des termes non religieux et compréhensibles par tous, partant du principe que raison et Révélation procèdent de la même source divine. Dans ce cadre, voter est un devoir qui doit être éclairé par ces principes et la politique est une expression à grande échelle de la charité.


Longtemps persécutés, les protestants voient dans la laïcité l’aboutissement des promesses d’égalité républicaine. Aujourd’hui, ils se composent de deux grandes familles qui n’ont pas le même rapport à la société. Le protestantisme luthéro-réformé entretient une relation plutôt confiante dans la société, où le chrétien est appelé à s’engager pour le transformer et sa contribution se pense comme une contribution au débat. Le protestantisme évangélique est souvent plus méfiant face au « monde », lieu à convertir d’une façon radicale et sans compromis.


En 2021, les débats autour de la loi confortant le respect des principes de la République ont vu les chrétiens et les juifs jouer un rôle de vigie et parfois d’alerte des pouvoirs publics afin que la lutte contre l’extrémisme et le séparatisme ne rompe pas l’équilibre qui garantit la liberté religieuse et surtout la liberté de parole qui en découle. Le président de la Fédération protestante d’alors, le pasteur François Clavairoly, avait dénoncé une « suspicion généralisée ». Au moment de partir, le ministre de l’Intérieur de l’époque dira finalement de lui qu’il fût « exigeant, mais loyal ».



*Article paru dans le n°93 de notre magazine Iqra.



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