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Résonances abrahamiques (n°15) - L’hospitalité selon Ricœur


Par Raphaël Georgy

Le concept d’hospitalité traverse toute l’œuvre de Paul Ricœur (1913-2005), qui se définissait comme « philosophe et protestant », partant de la question de l’identité (Qui suis-je ?) au dialogue interreligieux (Pourquoi dialoguer ?), en passant par la traduction (Comment comprendre l’autre ?) et la guérison des mémoires après des conflits ou des génocides.


On se méprend sur le concept « d’identité », souvent brandi en opposition ou dans le rejet de l’autre. Car, à bien y réfléchir, ce qui fait l’être humain est sa capacité à faire place à l’autre lorsque nous agissons et lorsque nous parlons. Dans Philosophie de la volonté (1949) et L’homme faillible (1960), Paul Ricœur soutient une « éthique de l’hospitalité » : l’homme est appelé à devenir « capable ». Capable d’entrer dans le langage et d’échanger des significations avec les autres. Capable d’agir dans le monde et d’en assumer la responsabilité. Capable de mettre sa vie en récit. Son identité est donc par essence narrative et en dialogue. Ce faisant, elle dépend d’autrui. Dans cette optique, l’hospitalité est constitutive de l’identité.


Poursuivant sa réflexion philosophique sur le langage, Ricœur s’interroge sur la traduction et en particulier le mythe de Babel, que l’on trouve dans la Bible, où la diversité des langues est souvent comprise comme une malédiction divine. Les hommes ayant voulu s’approcher trop près de Dieu sont punis par le fait de parler des langues différentes. Le traducteur doit, pour le philosophe, rejeter à la fois deux attitudes extrêmes. La première option voudrait que chaque langue, chaque vision du monde serait tellement unique qu’aucun pont ne serait possible entre elles. La seconde voie, à rejeter également, rêverait d’une langue universelle, unique, où le texte traduit serait comme transparent de l’original. En renonçant à ces deux options, et donc à l’idéal d’une traduction parfaite, Ricœur recommande l’hospitalité langagière. Quand nous passons d’une langue à l’autre, nous devons accepter qu’une partie du sens soit perdu. Plutôt que de chercher un équivalent parfait et unique, il faut au contraire trouver de nouveaux mots ou à plier la langue cible pour accueillir au mieux le sens de la langue source. « Le plaisir d'habiter la langue de l'autre est compensé par le plaisir de recevoir chez soi, dans sa propre demeure d'accueil, la parole de l'étranger », écrit Ricœur (Sur la traduction, 2004). Le philosophe appelle cela une « équivalence sans adéquation ».


Presque au même moment, le philosophe aborde la douloureuse question des mémoires blessées lors de conflits ou de génocides dans La mémoire, l’histoire, l’oubli (2000). Comment pacifier la mémoire sans oublier les crimes ? Ricœur propose, là encore, une forme d’hospitalité, par l’échange des mémoires. Chaque partie est invitée à comprendre l’événement historique non seulement tel qu’il a été vécu, mais aussi tel que l’autre le raconte. Il ne s’agit donc pas de chercher à fusionner les récits concurrents en un seul, mais de permettre la coexistence de plusieurs récits sur un même événement. Difficile à mettre en œuvre ? Pas si sûr, car nul besoin d’attendre la reconnaissance entre États pour commencer au niveau individuel ce processus d’écoute et d’accueil de la mémoire de l’autre.


Si l’on ne peut changer le passé, dont les générations suivantes ne peuvent être tenues pour responsables, on peut changer notre relation à celui-ci. Le pardon apparaît alors comme la forme la plus radicale de l’hospitalité, car en condamnant l’acte, on parie sur la capacité du coupable à être autre que son crime. « Tu vaux mieux que tes actes ». Cette hospitalité accueille la personne coupable dans l’humanité.


L’hospitalité chez Ricœur trouve une dernière application dans le domaine du dialogue interreligieux. On pourrait dire que chaque religion fonctionne comme une langue, avec sa grammaire, son vocabulaire, sa littérature et son style d’habiter le monde. Alors le dialogue interreligieux peut être pensé comme une forme de traduction. Le chrétien peut apprendre à « parler musulman » ou « parler bouddhiste » pour comprendre l’expérience de l’autre de l’intérieur, sans pour autant abandonner sa langue maternelle. Alors il faut accepter qu’il reste toujours de l’intraduisible. On peut trouver des équivalents approchant de la Trinité chrétienne dans le Coran, mais jamais une correspondance exacte. L’hospitalité consistera alors à accueillir cet écart, condition d’une véritable rencontre.




*Article à paraître dans le n°95 de notre magazine Iqra.



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