Résonances abrahamiques (n°17) - Dieu est-il « notre Père » ?
- il y a 5 jours
- 4 min de lecture

Par Raphaël Georgy
Dieu est-il au-delà de tout ? L’usage chrétien d’appeler Dieu « Père » pourrait faire naître des doutes légitimes chez les musulmans. Mais cette prière, la seule laissée par Jésus dans la Bible, pourrait être une occasion de rapprochement entre croyants, si les termes sont bien définis.
« Ils ont dit : « Le Tout Miséricordieux S'est attribué un enfant ! » Vous avancez là une chose abominable ! Peu s'en faut que les cieux ne s'entrouvrent à ces mots, que la terre ne se fende et que les montagnes ne s'écroulent », lit-on dans le Coran (19, 88-90). L’image est forte et l’argument répété à plusieurs reprises. Mais au risque de surprendre, un chrétien peut tout à fait admettre cette critique. Si Jésus était « fils de Dieu » au sens biologique du terme, ce serait au mieux une incohérence théologique, au pire un blasphème.
Dès les débuts du christianisme, les chrétiens ne sont pas unanimes pour qualifier Jésus. La Bible, et plus précisément le Nouveau Testament des chrétiens, parle de Jésus en employant tour à tour des termes extrêmement variés. D’abord « Maître », « Rabbi », comme un enseignant de la Torah. Puis « Prophète de Nazareth », pour exprimer l’inspiration divine de son enseignement. Avant d’arriver à des termes plus forts, comme « Messie » (« Christ » en grec), ce qui signifie « Envoyé de Dieu ». Et finalement « Fils de Dieu », « Verbe éternel de Dieu » et « Seigneur ». La Bible témoigne que les hommes et les femmes qui ont côtoyé Jésus ont avancé à tâtons pour comprendre qui il était. Et en effet, pour la majorité des chrétiens, Jésus a incarné une Parole divine et éternelle, le Logos. « Kalimatullah », comme dit le Coran.
La Bible rapporte que Jésus lui-même n’a jamais commandé aux chrétiens de s’adresser à lui-même dans leurs prières. La seule prière que Jésus a laissée, et que tous les chrétiens apprennent par cœur, s’intitule le « Notre Père » et s’adresse à Dieu seul. Si Jésus est reconnu par les chrétiens comme Fils de Dieu par nature, cette prière souligne que les croyants deviennent enfants de Dieu par adoption. L’idée d’une relation de filiation entre un humain et Dieu est donc loin d’être réservée à Jésus. « À tous ceux qui ont reçu (la Parole de Dieu), à ceux qui croient en son nom, elle a donné le pouvoir de devenir enfants de Dieu, lit-on à l’ouverture de l’Évangile de Jean, qui identifie Jésus à la Parole divine.
Paul de Tarse, ce juriste de formation qui contribue à développer la doctrine chrétienne dans les premières décennies après Jésus, utilise le terme « huiothesia » (adoption filiale) en référence au droit romain pour désigner les croyants : « Et parce que vous êtes fils, Dieu a envoyé dans nos cœurs l’Esprit de son Fils, lequel crie : Abba ! Père ! Ainsi tu n’es plus esclave, mais fils ; et si tu es fils, tu es aussi héritier par la grâce de Dieu » (Galates 4).
Par ce vocabulaire, qui n’a aucune intention polémique ni blasphématoire, les chrétiens ne font que prolonger un héritage juif dans lequel ils sont nés, et dont on ne peut douter de l’attachement à l’unicité divine. « Moi, je serai pour lui un père ; et lui sera pour moi un fils », promet par exemple Dieu à David (2 Samuel 7).
Ce n’est donc pas une innovation pour Jésus que d’appeler Dieu « Père ». Mais cette image permet d’exprimer toute la proximité et l’amour de Dieu pour l’humanité. La théologie catholique parlera de la crainte filiale du croyant, comme un fils respecte son père non parce qu’il va être battu, mais parce qu’il craint de décevoir son amour. Bien entendu, Dieu est au-delà du masculin et du féminin et si des chrétiens s’imaginent encore Dieu comme un vieillard barbu sur son nuage, alors une rectification s’imposerait.
Mais si l’on doutait encore que les chrétiens respectent la souveraineté de Dieu, alors il suffirait de lire le début de la prière du « Notre Père » que les chrétiens récitent à chaque office. « Notre Père, qui es aux cieux, que ton nom soit sanctifié, que ton règne vienne, que ta volonté soit faite sur la terre comme au ciel ». Ce à quoi les chrétiens ajoutent systématiquement : « Car c’est à Toi qu’appartiennent le règne, la puissance et la gloire, pour les siècles des siècles. Amen ».
*Article à paraître dans le n°97 de notre magazine Iqra.
____________
LIRE AUSSI :
