Résonances abrahamiques (n°18) - Quand le carême chrétien rencontre le Ramadhan
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Par Raphaël Georgy
Fait rare, carême et Ramadhan commencent en même temps cette année, le 18 février. Que signifie ce temps de restriction et d’introspection chez les chrétiens ?
Pour les musulmans, le carême chrétien peut être vu soit comme une réalité floue, soit comme une pratique tombée en désuétude. Pourtant, il constitue un temps de préparation de quarante jours à la principale fête chrétienne : Pâques, qui commémore la victoire de Jésus sur la mort.
Le mot « carême » vient du latin quadragesima qui renvoie à quarante, nombre hautement symbolique dans la Bible. Il renvoie d’abord au jeûne du prophète Moïse, qui demeura « quarante jours et quarante nuits, sans manger de pain et sans boire d’eau » (Exode 34, 28). Non par pénitence, mais parce qu’il est nourri d’une autre réalité, spirituelle, à laquelle le croyant est appelé à se rendre entièrement disponible. C’est au terme de ces quarante jours que Moïse reçoit de Dieu les Tables de la Loi.
Le prophète Élie, de son côté, effectue un voyage de quarante jours, après avoir été réveillé par un ange qui le sort d’un profond découragement. Ici, les quarante jours sont encore une conversion intérieure. Jésus lui-même, enfin, fut « conduit par l’Esprit (de Dieu) au désert », où il jeûna quarante jours et fût soumis à plusieurs tentations. Trois épreuves auxquelles il résiste. La première est celle du matérialisme. « L’homme ne vit pas seulement de pain, mais de toute parole qui sort de la bouche de Dieu », répond Jésus. Ensuite, celle de l’orgueil : Jésus refuse d’accomplir des miracles pour sa propre gloire, renvoyant sans cesse vers Dieu. La troisième tentation est celle de l’idolâtrie du pouvoir. Jésus met en garde : la domination politique ne confère pas le salut. La seule voie spirituelle est celle du service désintéressé.
Ce temps de retraite est pour Jésus l’occasion d’affirmer des enseignements essentiels. C’est à un changement radical de vision du monde que les croyants sont invités.
Si l’objectif est commun aux croyants, les modalités du jeûne diffèrent, y compris parmi les chrétiens. Côté catholique, le droit canon a largement assoupli la règle formelle. La privation de nourriture n’est obligatoire que deux jours : le Mercredi des Cendres, qui ouvre le carême, et le Vendredi saint, deux jours avant Pâques. L’abstinence de viande est aussi demandée les vendredis de carême.
« C’est un temps de préparation qui comporte trois éléments, explique le théologien catholique François Euvé, directeur de la revue Etudes. La prière, le jeûne et l’aumône. C’est une occasion de "partage" avec l’idée de se priver de certaines choses pour que d’autres en bénéficient. L’important est de se placer en vérité devant Dieu. » Les Églises ont tendance aussi à encourager le jeûne d’écrans, de réseaux sociaux, de tabac, d’alcool, de consommation excessive.
Les Églises protestantes font entendre un accent différent en valorisant moins l’obligation rituelle que le temps pédagogique consacré à l’étude des Écritures. Chaque année, la Fédération protestante organise des conférences de carême, diffusées sur France Culture. La pasteure Nathalie Chaumet, qui l’assure cette année, révèle à Iqra un avant-goût des thèmes abordés cette année : « On demande souvent : que faire durant le temps du carême ? Or en protestantisme, il n’y a rien de précis à faire. Mais il y a tout à vivre. Car la foi est une dynamique qui met en mouvement. A l’écoute de l’Évangile de Luc, nous allons donc explorer des gestes par lesquels des femmes et des hommes ont refusé la fatalité. Sur le chemin de Pâques, ils ravivent en nous le courage d’être, avec joie et reconnaissance ».
Mais c’est peut-être avec les Églises d’Orient que les musulmans trouveront la résonance et l’encouragement le plus grand à l’approche du Ramadhan. Durant le carême, les Églises orthodoxes et catholiques orientales récitent chaque jour la prière à Dieu de Saint Éphrem le Syriaque (306-373), qui vécut en Turquie et qui résume l’esprit du jeûne : « Seigneur et Maître de ma vie, l'esprit d'oisiveté, de découragement, de domination et de vaines paroles, éloigne-le de moi. L'esprit de chasteté, d'humilité, de patience et de charité, donne-le à ton serviteur. Oui, Seigneur Roi, donne-moi de voir mes fautes et de ne pas juger mon frère, car tu es béni dans les siècles des siècles. Amen. »
*Article à paraître dans le n°98 de notre magazine Iqra.
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