Résonances abrahamiques (n°32) - Doit-on sacrifier à Dieu ? Un débat biblique
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Par Raphaël Georgy
Avant l'islam, le rite du sacrifice fait l'objet d'un foisonnant débat, d'abord à l'intérieur du judaïsme, puis entre juifs et chrétiens. Des prophètes à la Réforme, la question occupe juifs et chrétiens : qu'est-ce qui rapproche vraiment de Dieu ?
« Je hais, je méprise vos fêtes (…) Je ne regarde pas vos sacrifices de bêtes grasses », fait dire le prophète Amos à Dieu lui-même, dans la Bible juive, au VIIIᵉ siècle avant l'ère chrétienne. Dieu rejette les rites qu'il a lui-même prescrits. Osée reprend : « Car c'est l'amour que je désire, et non le sacrifice » (Osée 6, 6). Toute une lignée prophétique se dresse contre un culte exemplaire mais qui ignore le plus fragile entre deux prières. Pour les prêtres, le culte sacrificiel est prescrit par la Torah. Le débat est interne au judaïsme.
A Jérusalem, on ne cesse de sacrifier. Matin et soir, un agneau brûle sur l'autel (Exode 29). Le jour des Expiations, le Yom Kippour, deux victimes. Le grand prêtre offre un taureau pour les fautes, un second bouc, chargé symboliquement des péchés du peuple, part au désert. C'est le « bouc émissaire » (Lévitique 16). Sacrifier, qorban en hébreu, c'est rapprocher.
En 70 de notre ère, les armées du général romain Titus, futur empereur, rasent le Temple, ce qui met fin aux sacrifices dans le judaïsme. Le Talmud raconte alors une scène fondatrice. Devant les pierres, Rabbi Yehoshua gémit : « Le lieu où étaient expiés les péchés d'Israël est détruit ! » Rabban Yohanan ben Zakkaï le coupe : « Mon fils, nous avons une autre expiation aussi efficace : les actes de bonté. Comme il est dit : « Car c'est la bonté que je désire, et non le sacrifice » (Osée 6, 6). Trois substituts remplacent le Temple : prière, étude de la Torah, gestes de bonté.
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Mille ans plus tard, le philosophe juif Maïmonide va beaucoup plus loin. Dans son Guide des égarés, il avance une thèse audacieuse : Dieu n'aurait jamais voulu de sacrifices. Pour détacher les Hébreux du paganisme, il aurait simplement toléré ce culte qu'ils connaissaient déjà, le temps qu'ils s'élèvent vers la prière. Nahmanide, son contemporain, rejette farouchement cette interprétation. Pour lui, le sacrifice opère réellement le rapprochement.
Côté chrétien, la rupture passe par Jésus. Le jeune homme de Nazareth est un juif observant : il monte au Temple, paie l'oblation prescrite pour la purification de sa mère (Luc 2, 24). Mais il cite Osée à son tour : « Allez apprendre ce que signifie : "Je veux la miséricorde, et non le sacrifice" » (Matthieu 9, 13). Sa mort, à la veille de Pâque, sera relue par les premiers chrétiens comme un sacrifice absolu qui rend tous les autres caducs. L'épître aux Hébreux le formulera ainsi : « Après avoir offert pour les péchés un unique sacrifice, il s'est assis pour toujours à la droite de Dieu » (Hébreux 10, 12). Paul, lui, déplace ailleurs le mot : « Offrez vos corps en sacrifice vivant, saint, agréable à Dieu : c'est là votre culte spirituel » (Romains 12, 1). Le sacrifice n'est plus un geste rituel. Il devient une manière d'exister.
Trois siècles passent. Augustin d'Hippone, l'un des grands commentateurs chrétiens des premiers siècles, résume la conviction commune : « Le vrai sacrifice est toute œuvre faite pour adhérer à Dieu » (La Cité de Dieu X, 6). Le rite s'est déplacé vers la vie intérieure pour devenir spirituel.
Au XVIᵉ siècle, le débat s'ouvre à nouveau. Luther tonne : la messe catholique trahit l'épître aux Hébreux, on ne peut pas offrir le Christ à nouveau, lui qui « s'est offert lui-même une fois pour toutes ». Calvin enchérit, plus radical encore : « Le sacrifice de la messe est un blasphème intolérable contre Christ. » Le concile de Trente riposte : « Si quelqu'un dit que, dans la messe, n'est pas offert à Dieu un véritable et authentique sacrifice, qu'il soit anathème. »
Le rapprochement prendra quatre siècles. A Lima, en janvier 1982, un texte œcuménique met enfin d'accord catholiques, protestants et orthodoxes. L'eucharistie, lit-on, est « le mémorial du Christ crucifié et ressuscité, signe vivant et efficace de son sacrifice unique ».
Voilà le débat où s'inscrit le Coran. « Ni leurs chairs ni leurs sangs n'atteignent Dieu, mais c'est votre piété qui l'atteint » (Coran 22, 37). La parole continue la critique d'Amos et fait écho à la sagesse de Yohanan ben Zakkaï. L'arabe qurban désigne aussi bien l'offrande de l'Aïd El-Adha que le rapprochement intérieur : c'est, comme l'hébreu qorban, la même racine sémitique. Un sacrifice qui ne s'accompagne pas d'un cœur transformé, prêt à agir selon la vie que Dieu veut, demeure vain.
*Article paru dans le n°112 de notre magazine Iqra.
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