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Le Coran m’a appris (n°30) - Que les mots ont une âme


Par Cheikh Khaled Larbi

Tous les mots ne se valent pas. Certains guérissent sans toucher, d’autres blessent sans laisser de trace visible. Il y a des paroles qui éclairent un chemin, et d’autres qui obscurcissent une vie entière.


Le Coran m’a appris que parler n’est jamais neutre. Parler, c’est agir. Parler, c’est prendre position. Parler, c’est parfois construire… et parfois détruire.


Dans la vision coranique, la parole n’est pas un simple son articulé, ni un outil social ordinaire. Elle est un dépôt moral, une responsabilité confiée à l’être humain. Allah ne traite jamais la parole comme un détail secondaire : elle est liée à la foi, à la justice, à la sincérité, et même au salut.


« Il ne prononce aucune parole sans qu’un observateur attentif ne soit prêt à l’enregistrer. »

Sourate Qaf, v. 18


Ce verset, souvent cité, est pourtant rarement médité dans toute sa profondeur. Il rappelle une vérité dérangeante : nos mots nous survivent. Ils sont consignés, portés, conservés. Ils deviennent des témoins, pour nous ou contre nous.


Parler est un acte moral. Le Coran m’a appris que la parole engage l’âme.


Ce n’est pas seulement ce que l’on dit qui compte, mais comment, quand et pourquoi on le dit. C’est pourquoi le Coran ne se contente pas d’interdire la mauvaise parole ; il éduque à la bonne parole.


Il valorise la parole vraie (qawl sadīd), la parole juste (qawl ʿadl), la parole douce (qawl layyin), la parole noble (qawl karim)


Même face à Pharaon, symbole ultime de l’injustice, Dieu ordonne à Moïse et Aaron :


« Parlez-lui avec douceur. Peut-être se rappellera-t-il ou craindra-t-il [Dieu]. »

Ta Ha, v. 44


Cette injonction est vertigineuse : la vérité n’autorise jamais la brutalité.


La justesse du message ne dispense pas de la justesse du ton.


Le croyant n’est donc pas celui qui parle fort, ni celui qui parle beaucoup, mais celui qui parle avec conscience.


La parole qui élève et la parole qui détruit


Le Coran établit une comparaison saisissante :


« Une bonne parole est comme un arbre aux racines solides, dont les branches s’élèvent vers le ciel. Il donne ses fruits en toute saison, par la permission de son Seigneur. »

Ibrahim, v. 24–25


La parole juste est féconde. Elle s’enracine, elle dure, elle nourrit. Elle dépasse souvent l’intention initiale de celui qui l’a prononcée.


À l’inverse, la parole mauvaise est décrite comme un arbre déraciné, sans stabilité, promis à la disparition. Pourtant, avant de disparaître, elle peut ravager des cœurs, briser des réputations, semer la discorde.


Le Prophète ﷺ l’a résumé avec une clarté implacable : « L’homme peut prononcer une parole qu’il juge insignifiante, et à cause d’elle il chutera en Enfer plus profondément que la distance entre l’Orient et l’Occident. » (Sahîh el-Boukhâri) Ce hadith n’exagère pas : il réveille.


Il nous rappelle que le danger ne réside pas seulement dans les grands péchés visibles, mais dans les mots lâchés sans conscience.


L’arabe coranique : une langue de précision et de responsabilité


Le Coran m’a appris que la langue, en particulier l’arabe coranique, est une langue de rigueur morale. Chaque mot y est choisi, pesé, situé. Les nuances ne sont jamais décoratives : elles sont éthiques.


Dire Haqq (vérité), ce n’est pas dire Sidq (sincérité).


Dire Ghibah (médisance) n’est pas dire Buhtan (calomnie).


Chaque terme porte une responsabilité spécifique.


Ainsi, le Coran ne condamne pas seulement le mensonge, mais aussi la moquerie, la suspicion, la diffamation, la parole humiliante, la parole qui divise.


« Ô vous qui avez cru ! Évitez trop de conjectures… et ne médisez pas les uns des autres. »

ElHujurat, v. 12


Parler devient alors un acte de foi, et se taire peut devenir un acte d’adoration.


Aujourd’hui : parler moins, parler juste


À l’ère des réseaux sociaux, de l’instantanéité et de la parole publique permanente, ce message coranique est d’une actualité brûlante. Jamais les mots n’ont autant circulé. Jamais ils n’ont été aussi peu réfléchis.


Un message écrit en quelques secondes peut vivre des années.


Une parole publique peut façonner une réputation, nourrir une haine, ou ouvrir une brèche de réconciliation.


Le croyant est donc appelé à une écologie de la parole : mesurer avant de publier, réfléchir avant de commenter, se taire quand la parole ne répare pas.


Le Prophète ﷺ disait : « Que celui qui croit en Dieu et au Jour dernier dise du bien… ou qu’il se taise. » (Sahîh Mouslim)


Ce silence n’est pas faiblesse. Il est maîtrise. Il est lucidité. Il est parfois plus éloquent que mille discours. Éduquer, c’est apprendre à parler… et à se taire


Le Coran m’a appris que l’éducation véritable ne commence pas par les livres, mais par la parole quotidienne : celle que l’on adresse à un enfant, à un conjoint, à un collègue, à un adversaire.


Apprendre à parler, c’est apprendre à : nommer sans humilier, corriger sans écraser, conseiller sans dominer.


Et parfois, éduquer, c’est apprendre à retenir sa langue, à laisser l’autre respirer, à ne pas transformer chaque désaccord en combat.


Le Coran m’a appris que les mots ont une âme.

Qu’ils portent une lumière… ou une brûlure.

Qu’ils peuvent réparer ce que les mains ne peuvent atteindre,

ou détruire ce que le temps seul aurait apaisé.

Alors je parle moins. Mais je parle juste.

Parce qu’un jour, mes mots parleront pour moi.



*Article paru dans le n°91 de notre magazine Iqra.




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