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Résonances abrahamiques (n°24) - Pâques, Pessa’h et le Coran

  • il y a 7 heures
  • 5 min de lecture

Par Raphaël Georgy

La fête de Pâques le dimanche 5 avril, sommet du calendrier chrétien, se trouve au milieu d’un enchevêtrement avec le judaïsme d’un côté et le Coran de l’autre. Pour le comprendre, il faut remonter à l’aube du judaïsme.


À l’origine, la fête juive de Pessa’h vient d’un rituel de bergers, célébré à la pleine lune du printemps juste avant la transhumance estivale. « La Pâque dans la Bible hébraïque est construite à partir d'une fête familiale dont le centre est le sacrifice d'un agneau », explique Axel Bühler, professeur d’Ancien Testament à l’Institut protestant de théologie à Paris. En pleine nuit avant de partir, ils immolaient un agneau ou un chevreau, dont le sang aspergé sur les piquets de tente devait conjurer le danger. Au même moment, les populations sédentaires dans le pays de Canaan célèbrent le renouveau du printemps avec Hag HaMatzot, la fête des pains azymes, au cours de laquelle le vieux levain de l’année écoulée était jeté pour consommer le nouveau grain, en guise de purification.


De ces deux rituels, les auteurs bibliques en ont fait un unique événement théologique majeur. Le sang protecteur devient le signe apposé sur les linteaux des foyers hébreux en Égypte pour se protéger de la dixième plaie envoyée par Dieu pour punir les excès de Pharaon, selon le récit biblique. Le pain sans levain signifie l’urgence et la souffrance des Hébreux esclaves en Égypte. Mais après la destruction du Second Temple de Jérusalem en 70 après J.-C., le cœur de la fête s’est déplacé du pèlerinage au Temple vers le récit, par le père de famille, autour de la table familial lors du Seder, repas rituel où chaque aliment représente un des aspects de l’histoire de libération d’Égypte, devenu récit fondateur et symbolique d’un Dieu qui a libéré de l’oppression. Ainsi chaque génération doit-elle se considérer comme étant elle-même sortie d’Égypte. Toujours selon le livre de l’Exode, les Hébreux traversent la Mer Rouge à pieds secs sous la conduite de Moïse, Dieu se chargeant de noyer les armées de Pharaon qui les poursuivaient. « Moïse étendit sa main sur la mer. Et l'Éternel refoula la mer par un vent d'orient, qui souffla avec impétuosité toute la nuit ; il mit la mer à sec, et les eaux se fendirent. Les enfants d'Israël entrèrent au milieu de la mer à sec, et les eaux formaient comme une muraille à leur droite et à leur gauche », rapporte le livre de l’Exode.


Toujours est-il que c’est bien le même rituel de la Pâque juive que Jésus accomplit. « Le premier jour des pains sans levain, où l'on immolait la Pâque, ses disciples lui dirent : Où veux-tu que nous allions te préparer à manger la Pâque ? », lit-on dans l’Évangile selon Marc. Le rituel est respecté à la lettre. « Dans le Nouveau Testament, Jésus est présenté comme un juif pieux réalisant la Pâque selon les prescriptions bibliques, souligne Axel Bühler. Moins de deux décennies après la mort de Jésus, le christianisme va commencer de relire la Pâque comme se réalisant en la personne du Christ, l'agneau sacrifié devenant son corps, et la traversée de la mer le baptême ».


Après la mort de Jésus, ses disciples craignent que sa mémoire ne se perde. Ils rédigent les Évangiles, transmis oralement, et réinterprètent le dernier repas en le rapprochant de la Pâque juive. Le pain azyme est assimilé à son corps, c’est-à-dire sa dimension matérielle. Et le vin, utilisé lors de la prière juive de bénédiction, symbolise le sang et la vie de Jésus, mort sur la croix.


« Au cours de la Cène, Jésus reprend la bénédiction sur le pain et sur la coupe de vin et y ajoute les paroles de Moïse dans la première Alliance : ‘Voici le sang de l'Alliance’ (Exode 24, 8), ajoute le Père Thierry Vernet, chargé du dialogue judéo-catholique au Diocèse de Paris. Mais pour les chrétiens, c'est doublement un mémorial puisque la Cène fait mémoire d'un repas qui est déjà mémoire d'Israël et d'une libération. Jésus qui, dans le mystère de Pâques, a lui-même traversé les eaux de la mort, transcende cette libération pour en faire une libération pour la multitude et le salut du monde. »


Pâques devient le sommet du calendrier chrétien car elle commémore la mort et la Résurrection de Jésus selon la tradition. La date n’a pas changé, chaque année le premier dimanche suivant la première pleine lune après l’équinoxe de printemps. Mais on sait moins que le Coran lui-même évoque des passages clés du récit fondateur du judaïsme et du christianisme.


L’histoire de la sortie d’Égypte est distribuée sur au moins sept sourates (2, 7, 10, 17, 20, 26, 28). De cette manière, le Coran n’évoque pas une histoire, mais il souligne à chaque fois quelle leçon spirituelle en tirer aujourd’hui : comment la foi est récompensée, l’orgueil châtié, et comment le prophète doit cultiver la patience face au rejet du peuple en proie au doute. Comme dans la mémoire juive, le Coran fait de Pharaon l’archétype du tyran. Dans la sourate 26, Dieu dit : « Nous révélâmes alors à Moïse : ‘Frappe la mer de ton bâton !’ Elle se fendit alors, et chaque pan fut comme une montagne géante. Et Nous fîmes approcher les autres (les troupes de Pharaon) de ce lieu. Et Nous sauvâmes Moïse et tous ceux qui étaient avec lui, ensuite Nous noyâmes les autres ». Quelques versets plus haut, l’injonction divine « Pars de nuit avec Mes serviteurs » (v. 52, asri bi ‘ibâdî) pourrait être un lointain écho au départ nocturne de Pessa’h (Exode 12, 31).


« En cette fête, nous sommes reconnaissants à nos frères juifs, quand nous célébrons Pâques, de nous rappeler ce que Jésus a célébré », résume le Père Thierry Vernet. L’islam, comme le christianisme, font de la sortie d’Égypte un signe non pour un seul peuple, mais pour l’humanité entière. Un signe qui invite à garder confiance que la tyrannie et l’oppression n’auront jamais le dernier mot.



*Article paru dans le n°104 de notre magazine Iqra.




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