Résonances abrahamiques (n°25) - « Aime et fais ce que tu veux » : comprendre la célèbre citation de saint Augustin
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Par Raphaël Georgy
Loin d'être un appel au laxisme ou au relativisme, cette citation d'un sermon de saint Augustin, alors évêque d'Hippone dans l'Algérie actuelle, résume toute l'exigence que requiert la liberté du croyant.
En l'an 407, durant la semaine de Pâques, Augustin prend la parole dans un contexte particulièrement tendu. Depuis l'an 311, l'Église d'Afrique du Nord est divisée entre le catholicisme romain et les dissidents donatistes. Pour ces derniers, les évêques et les prêtres qui ont livré les Écritures saintes aux autorités romaines durant les persécutions, ont perdu toute légitimité : les sacrements qu'ils administrent sont nuls et seule une Église composée de chrétiens qui n'ont jamais failli peut prétendre transmettre la grâce de Dieu. Face à ce schisme, Augustin répond que l'efficacité des sacrements ne dépend pas de la sainteté du ministre qui les confère, mais de la grâce de Dieu qui agit à travers eux. L'Église n'est pas une communauté de parfaits, mais un corps vivant où pécheurs et justes cheminent ensemble, portés par la charité, l'amour reçu de Dieu. C'est dans ce contexte de division qu'Augustin prononce cette formule devenue célèbre : « Ainsi, voilà le court précepte qu'on te dicte : Aime et fais ce que tu veux. Si tu te tais, tais-toi par amour ; si tu cries, crie par amour ; si tu corriges, corrige par amour ; si tu pardonnes, pardonne par amour. Qu'au-dedans se trouve la racine de la charité. De cette racine, rien ne peut sortir que de bon. ».
« L'intérêt de cette formule, qui a parfois été comprise comme le manifeste de l'anarchisme, tient à la distinction qu'elle opère entre intention et action, explique Marie-Anne Vannier, professeure de théologie catholique et rédactrice en chef de Connaissance des Pères de l'Église, interrogée par Iqra. Augustin y montre que certaines actions peuvent paraître bonnes, mais si leur intention est mauvaise, elles ne le sont pas. En revanche, d'autres, comme éviter à un enfant de tomber dans un étang, peuvent paraître rudes, mais elles sont, au contraire, nécessaires. Lorsque le ressort de l'agir est l'amour, alors intention et action coïncident, et on est parfaitement libre ».
Augustin fait une grande différence entre amour et convoitise, qui serait un amour centré sur soi, cherchant son propre intérêt à travers l'autre. « La charité, au contraire, est l'amour ordonné ultimement à Dieu », explique Isabelle Bochet, professeure aux Facultés Loyola Paris. Augustin écrit dans La doctrine chrétienne : « J'appelle charité le mouvement de l'âme qui la porte à jouir de Dieu pour lui-même et de soi comme du prochain, pour Dieu ; et j'appelle convoitise le mouvement de l'âme qui la porte à jouir de soi, du prochain et de n'importe quel corps sans que ce soit pour Dieu. »
« Il ne s'agit pas de n'importe quel amour, mais de l'amour de charité, confirme le Frère Hugues Vermès, spécialiste d'Augustin. L'adage se dit en effet en latin ‘dilige et quod vis fac’ et non ‘ama et quod vis fac’ : or dans le langage de saint Augustin, si le vocabulaire de l'amor (amare) peut désigner un amour bien ou mal orienté, celui de la caritas ou de la dilectio (diligere) désigne en revanche spécifiquement le bon amour : amour de Dieu pour nous, amour que nous avons pour Dieu et notre prochain. »
Mais revenons au texte biblique commenté par Augustin. « L'amour est de Dieu et tout homme qui aime est né de Dieu et connaît Dieu. Celui qui n'aime pas ne connaît pas Dieu, parce que Dieu est amour », lit-on dans la première épître de Jean 4, 7-8. Ce court texte du Nouveau Testament est attribué par la tradition à l'apôtre Jean et adressé à des communautés chrétiennes d'Asie Mineure, vers la fin du Ier siècle. « Si Dieu est la source de tout amour véritable, il est impossible d'aimer son prochain, sans aimer en même temps Dieu », commente Isabelle Bochet.
Augustin, un des théologiens les plus influents du christianisme latin avec Thomas d'Aquin, est aussi marqué par la redécouverte de l'intériorité et du travail que doit faire chaque croyant sur lui-même, comme l'explique le Frère Hugues Vermès : « Le vouloir du “aime et fais ce que tu veux” n'est pas un vouloir instantané, mais le fruit d'un discernement, d'une interrogation du cœur, devant Dieu. Augustin nous invite en outre à comprendre notre amour comme un don de Dieu, un don à demander dans la prière. Par cet adage, l'évêque d'Hippone nous rappelle enfin l'importance de la correction fraternelle : nous sommes responsables de notre frère, lorsque celui-ci s'éloigne de Dieu et de son prochain. »
En commentant ce passage biblique en apparence anodin, Augustin précise un enseignement chrétien majeur, qui peut inspirer des croyants de toutes convictions quand il est bien compris. « Augustin rappelle souvent que toute la loi chrétienne se résume à la loi de l'amour, souligne le jésuite Alban Massie, enseignant en patristique. Ainsi peut-il dire paradoxalement que celui qui aime n'a plus besoin de la loi : non parce qu'il s'en affranchit, mais parce qu'il en réalise intérieurement l'exigence. Selon Augustin, la liberté chrétienne ne consiste donc pas dans l'indétermination ou l'arbitraire, mais dans la libération de tout ce qui entrave l'amour : égoïsme, orgueil, injustice. Dès lors, “faire ce que tu veux” signifie : agis selon une volonté transformée par la charité divine. Ainsi comprise, la formule ne relativise pas l'éthique chrétienne ; elle en donne au contraire le principe le plus exigeant et le plus intérieur ». En l'an 411, un concile convoqué à Carthage visera à réconcilier catholiques et donatistes, comme le souhaitait l'évêque d'Hippone.
« Dans son dialogue avec l'islam, le pape Benoit XVI, très proche de la pensée d'Augustin, insistait beaucoup sur cette question de l'amour, commun aux deux religions, rappelle Alban Massie. Le Dieu de l'islam est aussi un Dieu qui nous pousse à aimer. Tout ce qui contribue à la fraternité, à l'amour, c'est cela qui nous permet d'avancer dans le dialogue. »

*Article paru dans le n°105 de notre magazine Iqra.
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