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Résonances abrahamiques (n°29) - La lettre tue, l’esprit fait vivre

  • il y a 6 heures
  • 6 min de lecture

Par Raphaël Georgy

Comme dans l’islam, la tension entre fidélité au texte révélé et liberté d’interprétation a suscité de riches réflexions à l’intérieur du christianisme et du judaïsme. De l’apôtre Paul à Vatican II en passant par Augustin et Thomas d’Aquin, la relation au texte n’a cessé d’évoluer.


Longtemps les chrétiens ont considéré le judaïsme avec mépris. Quand l’apôtre Paul dit dans la Bible « La lettre tue, l’esprit vivifie », les chrétiens y ont souvent vu la critique d’un littéralisme associé à la tradition juive, croyant être les seuls à équilibrer respect de la loi divine et miséricorde. Dans une présentation désormais reconnue comme obsolète, l’Église chrétienne prétendait remplacer l’ancienne alliance de Dieu avec le peuple juif, en l’étendant au monde entier. Pourtant, alors que les chrétiens se sont séparés des juifs entre le Ier et le IVe siècle après en être issus, les deux traditions finissent par développer au Moyen Age une doctrine voisine des quatre sens de l’Écriture. Mais revenons d’abord à l’origine du judaïsme rabbinique.


Après la destruction du Second Temple de Jérusalem en 70 après J.-C., les rabbins affirment que Moïse a reçu sur le mont Sinaï non seulement la Torah écrite, mais aussi une Torah orale, transmise de maître à élève jusqu’à sa mise par écrit progressive. Autrement dit, le sens du texte révélé est inséparable de ceux qui l’ont enseigné et transmis. Voilà qui donne au commentaire et à l’interprétation une valeur aussi sacrée que le texte original. Au Moyen Age, la tradition juive cristallise quatre niveaux de lecture, formalisés sous l’acronyme PARDES (jardin, verger, comme paradis) : le sens simple, littéral, le sens allégorique ou philosophique, la recherche midrashique, qui met en relation un verset avec tous les autres, et le sens mystique ou kabbalistique.


La plus grande originalité du commentaire rabbinique, dès la rédaction du Talmud, est de faire du désaccord une révélation. Cette idée est résumée dans le Talmud de Babylone : « Pendant trois ans, l'École de Shammaï et l'École de Hillel furent en désaccord. Les uns disaient : « La halakha (la loi juive) est conforme à notre opinion. » Les autres disaient : « La halakha est conforme à notre opinion. » Une voix céleste sortit alors et proclama : « Celles-ci et celles-là sont paroles du Dieu vivant » mais la halakha est conforme à l'opinion de l'École de Hillel. » Même des opinions opposées peuvent être « parole de Dieu ».


L’effort d’interprétation est d’autant plus encouragé que le texte révélé est présenté comme inépuisable, mais aussi composé d’images qui prêtent naturellement à la recherche d’un sens plus élevé. Au XIIe siècle, Maïmonide explique les nombreuses métaphores humaines pour parler de Dieu dans la Bible (“la main de Dieu”, “le visage de Dieu”, “Dieu marchant dans le jardin”) comme ayant une valeur pédagogique, mais lorsqu’elles contredisent une vérité philosophique démontrée, il faut les comprendre d’une manière allégorique et symbolique.


On comprend que la lecture symbolique n’est pas l’apanage du christianisme. D’autant que ce dernier, dès l’apôtre Paul, ne renonce en rien à la lettre du texte. Paul pratique l’allégorie et la typologie, qui lit dans certaines figures de la Bible juive (Adam, l’Agneau pascal) la préfiguration d’événements ou de personnes du Nouveau Testament. Ce que dénonce Paul par « la lettre tue » est moins le sens littéral qu’une conception juridique de la loi qui ne fait pas de place à la miséricorde. « La Loi sans la grâce est lettre », dira Augustin. Judaïsme et christianisme se rejoignent en faisant tout pour se séparer.


Au IIIe siècle après J.-C., le grand penseur chrétien Origène d’Alexandrie propose la doctrine des trois sens de l’Écriture, calquée sur la distinction entre corps, âme et esprit : le sens littéral, le sens moral, et le sens spirituel (allégorique, mystique). « Quel homme sensé croira que le premier, le second et le troisième jour, le soir et le matin purent avoir lieu sans soleil ? », soutient-il. Il avance même que la Bible contient des difficultés littérales pour forcer le lecteur à en faire une lecture spirituelle.



Jésus lui-même, dans la Bible, enseigne en paraboles : des récits imagés, dont il propose lui-même une interprétation symbolique. « Que celui qui a des oreilles pour entendre entende ». L’école d’Antioche, à partir du IVe siècle, luttera contre les excès supposés de la lecture symbolique, l’un de ses représentants, Théodore de Mopsueste, sera condamné par le IIe concile de Constantinople en 553.


Augustin (354-430), évêque chrétien d’Hippone dans l’Algérie actuelle (Annaba), propose une règle pour interpréter : toute lecture correcte doit renforcer une double charité, un double amour désintéressé, envers Dieu et envers le prochain, même si elle s’écarte de l’intention de l’auteur, sinon, elle est à rejeter. « Dieu commande par la loi et donne par l'Esprit, car la loi sans la grâce fait abonder le péché, et la lettre sans l'Esprit tue », résume-t-il.



Thomas d’Aquin, l’autre théologien majeur du christianisme occidental, nuance cette règle et souhaite accorder au sens littéral une primauté. « Tous les sens (de l'Écriture) sont fondés sur un seul, à savoir le sens littéral, à partir duquel seulement on peut tirer un argument (théologique), et non à partir de ceux qui sont dits par allégorie », écrit-il dans la Somme théologique. 


La Réforme protestante, au XVIe siècle, avec Martin Luther et Jean Calvin, souhaiteront revenir au « texte seul » (sola scriptura, en latin). L’autorité de l’Écriture ne peut être subordonnée à la Tradition ni au magistère de l’Église. Les Réformateurs veulent passer toutes les doctrines et les pratiques chrétiennes au tamis de l’Écriture. On trouvera des parallèles troublants avec des courants récents de l’islam prônant un retour à la pureté originelle, contre les « innovations ». Face à la Réforme, l’Église catholique a affirmé que la Révélation procédait au contraire de deux sources : l’Écriture et les Traditions non écrites, reçues des apôtres, comme dictées par l’Esprit de Dieu.



Ce n’est que tout récemment que chrétiens et juifs ont redécouvert leurs proximités sur la question de la lecture des Écritures. Depuis le Concile Vatican II (1962-1965), on perçoit mieux que la « Tradition » joue un rôle similaire à la Torah orale juive. Si le protestantisme encourage le lecteur à interpréter la Bible, on oublie souvent que Calvin inscrivait cette lecture dans la communauté de l’Église réformée, elle-même encadrée par un catéchisme précis et des confessions de foi qui laissent peu de place à interprétation. C’est donc moins par des règles infaillibles d’interprétation que par des disciplines communautaires que les deux traditions ont posé des limites à la lecture : chaîne de transmission des Sages et règles d’interprétation codifiées du côté juif, canon, règle de foi et autorité ecclésiale du côté chrétien. Comme l’Esprit de Dieu, dont la Bible dit qu’il souffle « où il veut », les Écritures échappent toujours à leurs lecteurs.



*Article paru dans le n°109 de notre magazine Iqra.




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1 commentaire


Cong Tuan Tran
Cong Tuan Tran
il y a une heure

La “lettre tue, l'esprit fait vivre” n'a jamais été simple à interpréter, n'est-ce pas ? En lisant ça au café, je me demande si même avec tout le motion control ai free qu'on a aujourd'hui pour comprendre des trucs complexes, on arriverait vraiment à capter toutes les nuances de ces traditions millénaires comme celles de Shammaï et Hillel, c'est fou comme l'interprétation a toujours été au cœur de tout.

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