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À la découverte des mosquées du monde (n°99) - La Mosquée Sheikh Jarrah à El-Qods

  • 9 mai
  • 10 min de lecture

Par Noa Ory

Au nord de la vieille ville d'El-Qods, sur la route de Naplouse, se dresse une petite mosquée que l'on pourrait presque manquer à pied. Pas de grande coupole dorée, pas d'esplanade monumentale. Un minaret sobre, des murs en pierre de taille locale, une salle de prière d'une trentaine de mètres carrés. Et pourtant, la mosquée Sheikh Jarrah est l'un des édifices les plus chargés d'histoire de la ville, car elle repose littéralement sur les fondations d'un homme qui a changé le destin d'El-Qods.


L'origine : un médecin de Saladin


L'histoire commence au XIIe siècle avec Hussam Ed-Din El-Jarrahi, médecin personnel du général Salah Ed-Din, dont les armées arrachèrent El-Qods aux Croisés en 1187. En arabe, « Jarrah » signifie chirurgien, et « cheikh » est un titre honorifique accordé aux chefs religieux et locaux. Après la conquête, Saladin alloua des terres autour d'El-Qods à ses officiers, et cette zone fut attribuée à son médecin, qui y fonda une zawiya, c'est-à-dire une école coranique de type soufie.  


Cette zawiya, connue sous le nom d'El-Zawiya El-Jarrahiyya, joua un rôle dans le mouvement soufi et fut soutenue par un waqf, un fonds de dotation religieuse. Ses derniers administrateurs furent membres de la famille El-Disi d'El-Qods, dont les descendants habitent encore aujourd'hui aux abords du site.  



Hussam El-Jarrahi fut enterré sur le terrain même de l'école, et un tombeau fut érigé en 1201, qui devint rapidement un lieu de pèlerinage et de visite. Une inscription en caractères Naskh sur la paroi de la zawiya mentionne : « Ci-gît l'émir Husam Ed-Din, El-Husayn ibn Issa El-Jarrahi. Il mourut en Safar de l'an 598 de l'Hégire. » Certains textes populaires l'évoquaient sous le nom d' « el-Nabi Jarrah », le prophète Jarrah, signe de la vénération profonde qu'il inspirait localement.  


L'architecture : une mosquée ottomane tardive sur fondations ayyoubides


Le bâtiment que l'on voit aujourd'hui n'est pas celui du XIIe siècle. La mosquée actuelle fut construite en 1895, sur le côté sud-ouest du tombeau originel, pour répondre aux besoins d'une population en croissance dans le quartier. Sa superficie est d'environ 35 mètres carrés. Un minaret fut ajouté en 1886, quelques années avant l'achèvement de l'édifice, marquant la présence islamique sur la route de Naplouse.  


L'édifice s'inscrit dans la tradition architecturale ottomane tardive propre à El-Qods : c'est une petite mosquée, caractérisée par sa fraîcheur en été, construite pour répondre aux besoins des habitants du secteur. Les murs sont en pierre calcaire locale de couleur ocre, la même que celle utilisée dans toute la vieille ville et ses faubourgs, ce qui lui confère cette apparence de continuité avec le paysage urbain environnant. L'intérieur est simple et dépouillé, centré sur le mihrab indiquant la direction de La Mecque. 


Ce qui rend le site architecturalement singulier, c'est la superposition de couches historiques sur un espace restreint : le tombeau ayyoubide du XIIIe siècle, la mosquée ottomane de la fin du XIXe, et un vieux caravansérail mentionné dans les descriptions du XIXe siècle, qui accueillait voyageurs et marchands sur la route menant vers le nord de la Palestine. En face, au XVIIe siècle, une bâtisse à deux étages intégrant un moulin à farine, le Qasr El-Amawi, fut construite face au tombeau, avant d'être détruite lors des combats de 1948.  


Le quartier qui pousse autour de la mosquée


Les premières maisons privées commencèrent à être construites aux abords du sanctuaire dans le dernier tiers du XIXe siècle. Rabah El-Husseini, issu de la grande famille du même nom, fit bâtir l'une des premières demeures en 1865, là où se trouve aujourd'hui l'American Colony Hotel. Le quartier se développa ensuite rapidement. Sheikh Jarrah devint un centre résidentiel pour les familles notables palestiniennes, chacune construisant une demeure dans un style hybride mêlant les traditions locales vernaculaires, avec cour intérieure et espace commun central, à des influences modernes européennes : façades symétriques, toits en pente, formes octogonales. 



En 1898, l'école anglicane Saint-George fut fondée à Sheikh Jarrah et devint rapidement l'établissement secondaire de référence pour l'élite d'El-Qods. Des consulats s'y installèrent, des hôpitaux aussi. La mosquée, modeste en taille, se retrouva au centre d'un quartier devenu l'une des adresses les plus prestigieuses de la ville.  


De la Nakba aux tensions actuelles


Après la guerre de 1948 et la création d'Israël, le quartier passa sous contrôle jordanien et des familles palestiniennes chassées d'autres régions furent relocalisées à Sheikh Jarrah. Cette situation perdura jusqu'à la guerre de 1967, qui se conclut par l'occupation d'El-Qods-Est.



La mosquée, elle, est restée. Elle continue d'accueillir les prières quotidiennes des résidents palestiniens du quartier, dont certains sont aujourd'hui sous le coup de procédures d'expulsion. En avril 2026, les autorités israéliennes ont approuvé la construction d'une yeshiva ultra-orthodoxe de onze étages juste en face de la mosquée de Sheikh Jarrah. Ce projet résume à lui seul la tension qui traverse ce quartier : d'un côté, huit siècles de présence ancrée dans la pierre ; de l'autre, une transformation urbaine planifiée qui remodèle le tissu du voisinage.  


La mosquée Sheikh Jarrah n'est pas un monument classé au patrimoine mondial, ni une destination touristique de masse. C'est un édifice de quartier, à l'échelle humaine, qui a vu passer des siècles d'histoire sans jamais cesser d'être un lieu de vie ordinaire. C'est peut-être ce qui en fait, justement, l'un des lieux les plus révélateurs de ce que habiter El-Qods signifie.




*article paru dans le n°109 de notre magazine Iqra.



 

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