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Résonances abrahamiques (n°30) - Un regard chrétien sur la colonisation en Algérie

  • il y a 41 minutes
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Par Raphaël Georgy

Né en Algérie, le prêtre dominicain Pierre Claverie (1938-1996) analyse la « bulle coloniale » dans laquelle les Français vivaient, coupés des Algériens. Une analyse qui le poussera à revenir en Algérie après l’Indépendance avec un regard neuf, avant de devenir évêque d’Oran.


« L'enfance et la jeunesse de Pierre Claverie se dérouleront presque uniquement à Alger, hormis les vacances d'été en France : cela marquera son premier regard sur l'Algérie, les Arabes et l'islam », raconte Jean-Jacques Pérennès, dominicain et auteur de Pierre Claverie, un Algérien par alliance (Cerf, nouvelle édition 2018), qu’il a bien connu. Celui qui deviendra évêque d’Oran passe toute sa jeunesse à Alger sans vraiment rencontrer les « Arabes », comme on disait alors, hormis la femme de ménage qui venait à la maison, à Bab-el-Oued, de cette famille pied-noir de souche béarnaise et catholique.


« Je n'ai jamais eu d'amis arabes, ni dans l'école de mon quartier d'où ils étaient absents, ni au lycée où ils étaient peu nombreux et où la guerre d'Algérie commençait à créer un climat explosif, reconnaît Pierre Claverie. Nous n'étions pas racistes, seulement indifférents. Ils faisaient partie du paysage de nos sorties, du décor de nos rencontres et de nos vies. Ils n'ont jamais été des partenaires. »


Dans des lettres à sa famille et dans ses écrits personnels, il raconte que même les gens les mieux intentionnés semblent ignorer qu'un Autre était là. « L'idéologie laïque de la République contribua, d'ailleurs, à accuser la distance avec le monde des musulmans », note son biographe. « J'ai mis longtemps à percevoir le racisme ambiant, écrit Pierre Claverie. Mon père ne parlait pas des Arabes, il vivait dans son monde à lui, celui de la TSF et de la musique. Ma mère, issue du peuple, était ennoblie par sa bonté, elle avait horreur de la vulgarité. Les indigènes la respectaient et l'aimaient, les pauvres surtout… Puis, j'ai remarqué que les adultes, voisins ou amis, parlaient des Arabes avec crainte ou dédain. » Témoignage simple et bouleversant d’une République française qui, alors qu’elle émancipe les Français de métropole par une école désormais gratuite, laïque et obligatoire, entretient en Algérie les inégalités et les discriminations.


« L'expression ‘bulle coloniale’ apparaît dans ses écrits, remarque Pérennès. Elle reviendra souvent ensuite pour caractériser cet enfermement dont il cherchera un jour à se libérer. » Claverie dénonce l’image que les Français de métropole se font de l’Algérie : « Je crois que nous sommes depuis longtemps dans l'illusion. [...] J'avoue que j'ai découvert dans un livre la révolte de Sétif en 1945, ce coup de semonce, loin de nous faire réfléchir, nous a incités à redoubler de vigilance pour défendre nos droits, nous donnant l'occasion de passer sous silence pas mal de nos devoirs. Notez que je n'incrimine pas : je constate que nous avons cédé à la pente naturelle et qu'à aucun moment nous n'avons tâché de regarder le problème sous l'angle de l'adversaire… Je ne juge pas, mais j'essaie de comprendre comment nous en sommes arrivés là. Nous n'avons RIEN fait, nous les Claverie pour nous informer de la véritable situation des Arabes, sortis des contacts amicaux avec tous les Arabes que nous connaissions. »


« Le fait est que j'étais passé complètement à côté du peuple musulman alors qu'il constituait les neuf dixièmes de mon environnement humain… J'ai pu vivre vingt ans dans ce que j'appelle maintenant une ‘bulle coloniale’, sans même voir les autres », poursuit-il.


Outre les idéaux d’égalité républicaine bafoués, c’est le discours de l’Église qu’il pointe du doigt. « Plus grave à ses yeux, le christianisme n'avait guère ouvert de brèche dans cette ignorance de l'Autre », écrit son biographe. « J'ai dû entendre de nombreux sermons sur l'amour du prochain, car j'étais aussi chrétien et même scout, sans jamais réaliser que les Arabes étaient aussi mon prochain, écrit Claverie, avant d’arriver à cette conclusion : « Il a fallu une guerre pour que la bulle éclate ».


« C'est vraisemblablement ce qui est à l'origine de ma vocation religieuse, écrit Pierre Claverie. Je me suis demandé pourquoi, durant toute mon enfance, étant chrétien, pas plus que d'autres, fréquentant les églises, comme d'autres, jamais je n'ai entendu dire que l'Arabe était mon prochain. Peut-être me l'avait-on dit, mais je ne l'avais pas entendu. Je me suis dit : désormais, plus de murs, plus de frontières, plus de fractures. Il faut que l'autre existe, sans quoi nous nous exposons à la violence, à l'exclusion, au rejet. »


Lorsque la guerre éclate, il soutient les prêtres catholiques qui dénoncent la torture pratiquée par l’armée française. « En avril 1959, trente prêtres, officiers de réserve, avaient écrit une lettre collective à leurs supérieurs religieux, relate son biographe. En octobre 1960, les cardinaux et archevêques de France vont dans le même sens, à l'instigation du cardinal Duval, archevêque d'Alger. En novembre 1960, deux frères dominicains appelés en Algérie envoient un rapport accablant que leur maître lit aux frères étudiants. »


« La guerre a commencé de manière injuste, écrit Pierre Claverie dans une lettre à sa famille. Elle est maintenant juste mais absurde parce que, des deux côtés, on se demande pourquoi on se bat. Juste parce que nous avons compris que les Arabes devaient accéder aux mêmes droits que nous… L'Algérie où nous allons vivre n'a plus rien à voir avec la précédente. Il est, à mon avis, impensable que nous restions partie intégrante du territoire français ! Ce n'est pas avec des métropolitains que nous avons à vivre et à faire bloc, c'est avec les Arabes, quoique nous fassions… »


Devenu prêtre dominicain, Pierre Claverie étudie l’arabe : « J’ai demandé, après l’Indépendance, à revenir en Algérie, pour redécouvrir ce monde dans lequel j’étais né, mais que j’avais ignoré. C’est là qu’a commencé ma véritable aventure personnelle, une renaissance. Découvrir l’autre, vivre avec l’autre, entendre l’autre, se laisser façonner par l’autre. »


« Sa découverte (de l’islam) allait le conduire, peu à peu et au-delà, à voir les choses autrement et à appartenir avec passion non seulement à son pays (l’Algérie), mais surtout à son peuple », analyse Jean-Jacques Pérennès.


« J'acquiers la conviction personnelle qu'il n'y a d'humanité que plurielle et que, dès que nous prétendons, dans l'Église catholique, nous en avons la triste expérience au cours de notre histoire, posséder la vérité ou parler au nom de l'humanité, nous tombons dans le totalitarisme et dans l’exclusion. Nul ne possède la vérité, chacun la recherche, il y a certainement des vérités objectives mais qui nous dépassent tous et auxquelles on ne peut accéder que dans un long cheminement où, en recomposant peu à peu cette vérité-là, en glanant dans les autres cultures, dans les autres types d'humanité, ce que les autres aussi ont vécu, ce qu'ils peuvent porter aussi comme étant la vérité. Je suis croyant, je crois qu'il y a un Dieu, mais je n’ai pas la prétention de posséder ce Dieu-là, ni par le Jésus qui me le révèle, ni par les dogmes de ma foi. On ne possède pas Dieu. On ne possède pas la vérité et j'ai besoin de la vérité des autres. C'est l'expérience que je fais aujourd'hui avec des milliers d'Algériens dans le partage d'une existence et de questions que nous nous posons tous. »


Au soir de sa vie, Pierre Claverie écrit : « J'ai vécu en étranger toute ma jeunesse. Avec vous, en apprenant l'arabe, j'ai surtout appris à parler et à comprendre le langage du cœur, celui de l'amitié fraternelle où communient les races et les religions. Là encore, j'ai la faiblesse de croire que cette amitié résiste au temps, à la distance, à la séparation. Car je crois que cette amitié vient de Dieu et conduit à Dieu. »



*Article paru dans le n°110 de notre magazine Iqra.




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