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Le Coran m’a appris (n°33) - Que le pouvoir confisque le regard


Par Cheikh Khaled Larbi

Quand la parole s’impose et que la vérité se tait,

Quand le pouvoir décrète ce qui se voit, ce qui est,

Le Coran ne s’étonne pas, il reconnaît le schéma,

Et rappelle en silence : rien ne dure hors la loi de Dieu.

 

Le Coran m’a appris que l’injustice ne commence pas toujours par la violence. Elle commence souvent par la confiscation du regard. Avant d’opprimer les corps, le pouvoir cherche à dominer les consciences. Pharaon l’exprime avec une clarté glaçante lorsqu’il déclare à son peuple :


« ما أريكم إلا ما أرى »

  « Je ne vous montre que ce que je vois »

Coran, 40 :29

Cette phrase n’est pas anodine. Elle signifie : je décide de votre horizon, je définis votre réalité, je suis la seule source légitime de vérité. Le tyran ne se contente pas de gouverner, il oriente la perception, il façonne le récit, il impose une lecture unique du monde.


Le Coran m’a appris que toute tyrannie commence ainsi : non par l’absence de lois, mais par leur instrumentalisation. Pharaon ne dit pas qu’il est injuste, il se présente comme rationnel, protecteur, visionnaire. Il parle au nom de l’ordre, de la stabilité, de l’intérêt général. Comme tant de pouvoirs après lui, il se drape dans un langage qui rassure pour mieux neutraliser toute contestation.


Dans un autre verset, Pharaon va plus loin encore :


« أَلَيْسَ لِي مُلْكُ مِصْرَ وَهَٰذِهِ الْأَنْهَارُ تَجْرِي مِن تَحْتِي » 

« Le royaume d’Égypte ne m’appartient-il pas, ainsi que ces fleuves qui coulent sous mes pieds ? »

Coran, 43 :51


Ici, le pouvoir se croit structurellement invincible. Il ne repose plus seulement sur la parole, mais sur l’économie, les institutions, la géographie, la force matérielle. Les fleuves qui coulent « sous ses pieds » symbolisent cette illusion : tout semble maîtrisé, sécurisé, enraciné. Le monde paraît couler dans le bon sens, au bon rythme, au service du même centre.


Le Coran m’a appris que c’est précisément à cet instant que l’injustice commence à se trahir elle-même.


Car aucune domination n’est éternelle lorsqu’elle est fondée sur l’arrogance. Aucune justice humaine, aussi puissante soit-elle en apparence, ne peut survivre longtemps si elle applique des principes différents selon les personnes, les alliances ou les intérêts. Lorsque certains dirigeants sont protégés par leur statut, leur influence ou leur utilité géopolitique, tandis que d’autres sont exposés sans ménagement, ce n’est pas seulement une injustice politique : c’est une rupture morale.


Le Coran ne promet pas que la justice humaine sera parfaite. Il avertit qu’elle sera souvent sélective, lente, parfois contradictoire. Mais il affirme avec force que l’injustice ne gagne jamais à la fin, même lorsqu’elle semble triompher longtemps. Elle peut dominer le récit, contrôler les images, différer les verdicts, mais elle ne peut empêcher le temps de révéler ses fissures.


Dieu ne se presse pas. Cette lenteur n’est pas une absence, c’est une pédagogie. Elle permet à l’injustice de se déployer jusqu’à l’excès, de parler trop, de montrer ce qu’elle est réellement. Pharaon, persuadé de sa toute-puissance, a fini par être englouti par ce qu’il croyait posséder. Les fleuves qui coulaient sous ses pieds sont devenus le lieu de sa chute.


Dans le monde contemporain, cette leçon est essentielle. Face à une justice internationale perçue comme fluctuante, à des indignations sélectives, à des silences assourdissants, le croyant pourrait être tenté par le découragement ou la colère. Le Coran m’a appris une autre voie : ne pas confondre le temps de l’injustice avec sa victoire.


En France, cette lecture est précieuse. Elle permet de vivre pleinement sa citoyenneté sans sacraliser les institutions, de respecter le droit sans le diviniser, et de critiquer sans détruire. Le musulman n’est ni naïf ni fataliste. Il sait que la République est une construction humaine, donc imparfaite, mais il refuse de justifier l’injustice par le chaos ou la rupture.


Le Coran m’a appris que la vraie justice commence par le refus de mentir à soi-même. Refuser de dire que tout va bien quand tout vacille. Refuser aussi de dire que tout est perdu quand l’injustice dure. Entre ces deux excès, il y a une voie droite : celle de la lucidité, de la patience et de l’espérance active.


L’injustice peut impressionner, dominer, retarder l’échéance. Mais elle ne triomphe jamais.


Parce qu’elle repose sur une illusion. Et que toute illusion finit par se dissoudre.

 

Quand le pouvoir impose ce que l’œil doit croire,

Quand les fleuves rassurent et masquent le désespoir,

Le Coran nous rappelle, sans cris ni détour,

Que seule la justice demeure, et revient toujours.



*Article paru dans le n°94 de notre magazine Iqra.




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