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Résonances abrahamiques (n°38) - Les lieux sacrés du refuge

  • il y a 12 heures
  • 5 min de lecture

Par Raphaël Georgy

Les grands monothéismes se rejoignent dans une conviction : Dieu protège les plus fragiles. Sous l'Occupation (1940-1944), alors que les synagogues juives sont prises pour cibles, plusieurs lieux de culte manifestent des actes de solidarité au-delà des appartenances religieuses, dont la Grande Mosquée de Paris.


Dans la nuit du 2 au 3 octobre 1941, six explosions visent des synagogues à Paris, dont la Grande Synagogue de la Victoire. L'ordre vient de Helmut Knochen, chef de la police de sûreté allemande à Paris. Dans la Bible, pourtant, le sanctuaire est inviolable.


Car ce refuge sacré, les trois traditions abrahamiques le connaissent bien. Le livre des Nombres institue six villes-refuges pour celui qui a tué sans le vouloir. Cette protection est ensuite étendue à l'immigré (Nombres 35, 11-15 ; Josué 20, 9). Les Psaumes en font même un attribut divin : « Dieu est pour nous un refuge et un appui » (Psaume 46). Les rabbins consacrent le piqouah nefesh : sauver une vie prime sur presque tous les commandements.


Plus tard, le christianisme héritera de cette tradition, tout en la précisant avec Matthieu 25, 35, où Jésus dit : « j'étais étranger et vous m'avez accueilli. » Au IVᵉ siècle, les basiliques deviennent inviolables. Le concile d'Orléans, convoqué par Clovis en 511, garantit à toute personne poursuivie, un droit d'asile. Cinq siècles plus tard, on inaugure la « Paix de Dieu » (989), qui protège les églises et les non-combattants.



Sur les 320 000 juifs de France en 1940, quelque 74 000 seront déportés. Trois sur quatre survivent : l'un des taux les plus élevés de l'Europe nazie. Autour du Chambon-sur-Lignon (Haute-Loire), les pasteurs protestants André Trocmé et Édouard Theis cachent et éduquent des enfants juifs. Toute une population majoritairement réformée les suit, nourrie de la mémoire huguenote du Désert, ce culte clandestin des protestants après la révocation de l'Édit de Nantes. Entre 1 000 et 3 500 juifs y seront cachés, selon les historiens. Le 16 août 1942, Trocmé proteste en chaire contre la rafle du Vel' d'Hiv. Au temple, on lit la Bible hébraïque par respect pour les élèves cachés. Aucune conversion n'est tentée. Pour ces héritiers de la Réforme, les juifs demeurent le peuple de la première Alliance, d'où le christianisme est issu. Plus de 70 habitants seront reconnus « Justes parmi les Nations » par l'institut israélien Yad Vashem. A l'échelle nationale, Marc Boegner, président de la Fédération protestante de France, proteste également. Chez les catholiques, l'opposition intervient à l'été 1942. Le 23 août, l'archevêque catholique de Toulouse, Mgr Jules-Géraud Saliège, fait lire dans son diocèse : « Les Juifs sont des hommes, les Juives sont des femmes. […] Ils sont nos frères. Un chrétien ne peut l'oublier. » Puis il pose cette question : « Pourquoi le droit d'asile dans nos églises n'existe-t-il plus ? »



La Grande Mosquée de Paris prendra sa part. Une note de Vichy du 24 septembre 1940 le lui reproche : la mosquée délivre de faux certificats musulmans à des juifs. Nommément visé, l'imam Abdelkader Mesli s'engage dans la Résistance, il sera déporté à Dachau, puis à Mauthausen. Salim Halali, chanteur juif algérien, sera sauvé grâce à une attestation de conversion signée par Benghabrit. Les chiffres avancés varient, selon les sources, entre 1 500 et 15 000 juifs sauvés. Un sanctuaire musulman a fonctionné comme il devait. Il a sauvé qui il a pu, au péril de sa vie.



Car l'islam abrite la même intuition. Le Coran fait du sanctuaire mecquois un espace où « quiconque y entre est en sécurité » (3, 97). L'aman, protection accordée à celui qui la demande, s'appuie sur un verset qui commande non seulement d'accorder l'asile, mais d'escorter le fugitif : « accorde-le-lui […] puis fais-le parvenir à son lieu de sécurité » (Coran 9, 6). Vers 615 à La Mecque, 85 musulmans persécutés prennent le chemin de l'Abyssinie et trouvent refuge auprès du Négus, souverain chrétien connu pour sa justice, qui refuse de les extrader. Le premier asile de l'islam vient d'un chrétien à des musulmans.


Le droit d'asile civil que nous connaissons aujourd'hui vient de là. Sécularisé par la Révolution, il garde la trace de son origine sacrée. Un peuple sans temple qui trouve protection chez les autres, une mosquée qui délivre des certificats de conversion, un temple huguenot qui fait lire la Bible hébraïque : autant de figures qui continuent de nous interroger : et nous, qu'aurions-nous fait à leur place ?



*Article paru dans le n°118 de notre magazine Iqra.




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