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Résonances abrahamiques (n°34) - « Laissez les petits enfants, car le Royaume de Dieu est pour ceux qui leur ressemblent »

  • il y a 2 heures
  • 4 min de lecture

Par Raphaël Georgy

Une scène brève traverse trois évangiles : Jésus y prend des enfants dans ses bras pour les bénir, alors que ses propres disciples cherchent à les écarter. Le geste paraît anodin, mais il est l'occasion d'un enseignement essentiel de Jésus sur le « Royaume de Dieu ».


Trois évangiles rapportent presque mot pour mot la même scène. Des parents amènent leurs enfants à Jésus pour qu'il les bénisse en tant que rabbin. Les disciples, eux, les repoussent. Jésus, lui, s'indigne. « Laissez les petits enfants venir à moi, ne les en empêchez pas, car le royaume de Dieu est pour ceux qui leur ressemblent » (Marc 10, 13-16). Il les serre dans ses bras. Puis il leur impose les mains et les bénit. Que Marc, Matthieu et Luc s'accordent sur ce souvenir montre toute l'importance qu'il a dans la mémoire des premiers chrétiens.


Pour mesurer la portée du geste, il faut remonter au Iᵉʳ siècle. Dans le monde gréco-romain où grandit le christianisme, l'enfant ne compte pas. Il dépend juridiquement de son père, qui peut le reconnaître ou l'abandonner à la naissance. Cicéron, le grand orateur latin, dit que l'enfant n'a rien en lui qui mérite éloge, seul son potentiel peut l'être. L'infanticide n'émouvait personne.


Dans ce contexte, le geste de Jésus prend un sens radical. Il ne s'attendrit pas sur les enfants. Il en fait la mesure même de l'accueil de Dieu. L'enfant qu'il bénit, justement, n'a aucun mérite à présenter. Il ne sait rien faire d'autre que recevoir. Il ne peut s'enorgueillir d'aucune réussite ni bonne action. Il vient les mains vides. Le verset ne dit donc pas que le royaume appartient aux enfants, mais à ceux qui leur ressemblent : ceux qui ne tiennent rien à prouver. Le riche, plus loin dans le récit, cherchera à acheter son entrée dans le royaume (Marc 10, 17-22). Les disciples, eux, se disputeront pour savoir qui est le plus grand (Marc 9, 33-34).


Matthieu enfonce le clou. Les disciples demandent à Jésus qui est le plus grand dans le royaume des cieux. Pour toute réponse, selon l'Évangile, il prend un enfant et le place au milieu d'eux. « Si vous ne vous convertissez et ne devenez comme les petits enfants, vous n'entrerez pas dans le royaume des cieux » (Matthieu 18, 1-4). Dans la langue de la Bible, « se convertir » signifie d'abord faire demi-tour. Renoncer à compter, à se hisser, à se comparer. Et devenir, pour un instant, dépendant et confiant comme un enfant entre les bras de son père.


Voilà sans doute pourquoi les premiers chrétiens ont conservé cette scène avec tant de soin. Elle ne demande pas de renoncer à grandir ni à savoir. Elle rappelle, plus humblement, que devant Dieu personne n'a de privilège à faire valoir. Le Royaume ne s'achète pas, ne se mérite pas, ne se conquiert pas. Il se reçoit. Comme on reçoit, quand on est tout petit, ce qui nous est tendu.



*Article paru dans le n°114 de notre magazine Iqra.




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