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Résonances abrahamiques (n°33) - La Bible des esclaves

  • il y a 7 heures
  • 4 min de lecture

Par Raphaël Georgy

En 1807, à Londres, une société missionnaire de l'Église d'Angleterre fait imprimer pour les esclaves des Antilles britanniques une Bible expurgée des neuf dixièmes de l'Ancien Testament. L'Exode, les Psaumes et l'Apocalypse en sont retirés, tandis que demeure le verset Éphésiens 6, 5 : « Serviteurs, obéissez à vos maîtres. » Trois exemplaires ont survécu, qui interrogent les chrétiens sur l'usage qu'ils ont fait de leur livre saint.


Le titre est interminable : Parties choisies de la Sainte Bible, à l'usage des esclaves nègres dans les îles britanniques des Indes occidentales. L'ouvrage est imprimé à Londres en 1807. Sur la couverture, rien ne signale qu'on a retiré près de neuf chapitres sur dix.


Le projet est porté par un évêque anglican de Londres, Beilby Porteus (1731-1809), figure de l'abolitionnisme britannique, ami de Wilberforce et de Clarkson, soutien du « Slave Trade Act » qui interdit la traite dans l'Empire la même année. Et pourtant, dans une lettre de 1808 adressée aux gouverneurs des Antilles, ce même homme leur recommande de préparer « des portions choisies de l'Écriture, en particulier celles qui concernent les devoirs des esclaves envers leurs maîtres ». L'abolitionniste écrit lui-même le programme.


Une Bible sélective n'a, du reste, rien d'inédit : au tournant du XIXᵉ siècle, les sociétés missionnaires britanniques en diffusent par caisses entières à des publics jugés peu lettrés. Le geste de la sélection est banal. Le critère, lui, ne l'est pas. « Il y a 1 189 chapitres dans une Bible protestante standard. Cette Bible n'en contient que 232 », précise Anthony Schmidt, conservateur au Museum of the Bible, à Washington, qui a organisé en 2018 l'exposition The Slave Bible : Let the Story Be Told. Quatorze livres seulement y figurent sur soixante-six, presque tous de manière fragmentaire.


Tout ce qui évoque la libération est supprimé. Disparaît l'Exode, ce récit central où Dieu, par Moïse, arrache les Hébreux à l'esclavage du pharaon. Disparaissent les Psaumes et leurs cris vers la délivrance. Disparaît l'Apocalypse, où le mal est puni. Plus dérangeant encore, l'apôtre Paul écrit aux Galates : « Il n'y a plus ni esclave ni libre […] car tous vous êtes un, en Jésus-Christ » (Galates 3, 28). C'est Éphésiens 6, 5 qui trône, en revanche, en première position du recueil : « Serviteurs, obéissez à vos maîtres selon la chair, avec crainte et tremblement. »


***


L'opération a, pourtant, ses ratés. Le bibliste Brandon Hurlbert, à Durham, l'a montré : la machine n'est pas si bien huilée. L'histoire de Joseph vendu par ses frères demeure. La première lettre à Timothée condamne sans détour « ceux qui dérobent des hommes » (1 Timothée 1, 10).


L'histoire confirma le diagnostic. En décembre 1831, en Jamaïque, un prédicateur baptiste nommé Samuel Sharpe soulève les esclaves. Sa Bible ouverte devant lui, il défend cette thèse : « les Blancs n'ont pas plus le droit de tenir les Noirs en esclavage que les Noirs n'ont celui d'asservir les Blancs ». Il est pendu le 23 mai 1832 à Montego Bay. Mais sa « Baptist War » fait pencher la balance : un an plus tard, le Parlement britannique vote le Slavery Abolition Act, qui met fin à l'esclavage dans l'Empire. Et l'Exode qu'on avait soigneusement retiré ressurgit dans la bouche des spirituals afro-américains : « Go down, Moses, way down in Egypt's land, tell old Pharaoh, Let my people go » (« Descends, Moïse, descends jusqu'au pays d'Égypte, dis au vieux Pharaon : Laisse partir mon peuple »).


Reste devant cet objet une question : quand nous interprétons les Écritures, le résultat est-il la domination ou la libération ? La Bible des esclaves continue de nous interroger.



*Article paru dans le n°113 de notre magazine Iqra.




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