Sabil al-Iman (n°80) - La Vue de la Foi
- Guillaume Sauloup
- 14 oct.
- 8 min de lecture
Voir ne suffit pas, croire est plus profond,
Et parfois c’est l’invisible qui nous répond.
L’œil perçoit la forme, le cœur capte la lumière,
Celui qui voit avec sagesse découvre l’univers derrière.

Par Cheikh Khaled Larbi
La vue est un don précieux d’Allah, mais elle n’est jamais neutre : elle engage la responsabilité morale et spirituelle. Dans le monde contemporain, où les images circulent en permanence et où l’œil humain est sollicité à outrance, la pudeur, la vigilance et la clairvoyance deviennent des impératifs pour un croyant.
L’Islam distingue le Bassar, la vue physique, du Basṣīra, la vision intérieure, capable de discerner le bien du mal et de percevoir la vérité derrière les apparences. L’éducation du regard est donc un pilier de l’édification spirituelle.
La vue comme signe divin
Dans le Coran, les yeux sont souvent mentionnés comme des signes de la création divine : « Ne leur avons-Nous pas assigné deux yeux, une langue et deux lèvres, et guidé leur cœur et formé leur ouïe ? » (Sourate 90, v. 8-10)
Chaque regard sur le monde est un rappel de la grandeur d’Allah. Contempler la nature, admirer le soleil levant ou le sourire d’un enfant, ce n’est pas simplement voir, c’est contempler les signes de Dieu.
Les savants classiques, comme Ibn Qudama ou el-Nawawī, soulignent que la vue humaine a été dotée de sensibilité morale : il ne s’agit pas seulement de voir, mais de discerner, comprendre et orienter ses actions selon la loi divine. Ainsi, chaque regard devient un acte d’adoration lorsque l’intention est juste.
La vue morale et spirituelle
La pudeur du regard
Le Prophète ﷺ a dit : « Le regard est une flèche empoisonnée d’Iblis. Celui qui détourne son regard, Allah lui donnera une douceur dans son cœur qu’il goûtera jusqu’au Jour de la rencontre avec Lui. » (Ahmad)
Cette instruction ne concerne pas uniquement les relations entre hommes et femmes. Elle est universelle : apprendre à détourner le regard du mal, des images superficielles et des situations qui corrompent l’âme.
L’éducation du regard chez les soufis
Les maîtres soufis distinguent deux types de regard :
Le regard extérieur : ce que l’œil perçoit.
Le regard intérieur : la lumière du cœur qui distingue le bien du mal et comprend les intentions des autres.
Par exemple, Ibn Arabi évoque la purification du regard comme l’une des étapes pour percevoir la réalité divine derrière les apparences. Un croyant qui sait regarder avec prudence et bienveillance transforme chaque rencontre en leçon spirituelle.
Applications pratiques
Dans la vie quotidienne : détourner le regard d’une situation inappropriée, respecter la pudeur dans les interactions publiques, même si l’œil pourrait « regarder » librement.
Dans l’éducation : apprendre aux enfants à observer avec respect et curiosité, mais sans convoitise ni jugement hâtif.
Dans les médias : sélectionner ce que l’on regarde, éviter la surconsommation d’images pouvant endurcir le cœur.
Les dangers des illusions visuelles
L’œil humain peut être trompé. Dans un monde saturé d’images, de vidéos et de mises en scène, il devient crucial d’éduquer la clairvoyance :
Le piège de l’apparence : un sourire peut cacher une intention malveillante, une image peut masquer la réalité.
La superficialité : l’œil qui ne se relie pas au cœur devient un outil de distraction et d’illusion.
Exemple concret : sur les réseaux sociaux, beaucoup se fient aux images sans vérifier la vérité. Le Basṣīra intérieure devient alors indispensable pour ne pas se laisser tromper.
Les savants musulmans comparent souvent la vue sans clairvoyance à un aveugle qui croit marcher droit. Le danger n’est pas l’œil en lui-même, mais le manque d’intention et de discernement.
Témoignages et paraboles
Les savants aveugles de l’œil physique mais voyants de l’âme
Ibn Tufayl dans son récit Hayy ibn Yaqzan : un homme qui vit isolé et développe une perception intérieure supérieure à la perception physique.
Taha Hussein : écrivain aveugle mais dont la vue intérieure éclaire des générations.
Ces exemples montrent que la vraie vue ne se limite pas aux yeux, mais implique un cœur formé à la connaissance, à la bienveillance et à la justice.
Paraboles coraniques
• La parabole de l’aveugle et du voyant dans le Coran illustre que l’œil peut voir mais le cœur reste aveugle si la foi et la conscience morale sont absentes.
• Chaque croyant est invité à « ouvrir l’œil du cœur » pour percevoir la vérité derrière les apparences et éviter l’illusion.
La vision spirituelle comme accomplissement de la foi
La vue spirituelle (Basṣīra) n’est pas innée : elle se développe par la méditation sur le Coran et la création, la pratique de la morale et du respect des autres, l’éducation de l’intention : tout regard doit être guidé par le bien et la piété.
Le Prophète ﷺ a enseigné que la miséricorde se lit dans le regard : un sourire, un geste de compréhension ou un regard compatissant peuvent transmettre l’amour divin sans un mot.
Applications concrètes dans la société moderne
Dans l’espace public : détourner le regard des provocations et respecter la dignité d’autrui.
Dans le milieu professionnel : observer avec discernement sans juger ni envier.
Dans les relations interpersonnelles : un regard sincère peut créer confiance et harmonie, tandis qu’un regard malveillant détruit.
Ainsi, la formation du regard devient une discipline quotidienne, un exercice de foi et de sagesse, où chaque œil devient un vecteur de lumière ou d’obscurité.
Heureux celui qui voit au-delà du visible,
Car sa foi rend chaque signe lisible.
L’œil perçoit le monde, le cœur en révèle l’essence,
Et qui voit avec Dieu nourrit sa conscience.
*Article paru dans le n°80 de notre magazine Iqra.
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