Résonances abrahamiques (n°35) - Les religions à l’école de la République
- il y a 6 heures
- 4 min de lecture

Par Raphaël Georgy
Avant les musulmans, chaque communauté religieuse a aussi connu une histoire singulière avec l’école publique. Chrétiens et juifs l’ont traversée tantôt comme promesse d’intégration, tantôt comme épreuve, pour conquérir ou maintenir leur place dans la société française.
Pour les juifs et les protestants, deux minorités en quête de reconnaissance et d’égalité au XIXe siècle en France, l’école est un tremplin. Après la Révolution française, ils acquièrent la citoyenneté française, mais leur intégration économique reste à faire. Lorsque Napoléon organise le culte juif, les consistoires encouragent les juifs à embrasser des « professions utiles » et adopter un esprit patriotique, alors que la minorité est longtemps suspectée de double allégeance. Les élites soutiennent les juifs les moins insérés grâce à des corporations et la formation professionnelle. Le geste n’a rien d’étonnant quand on sait quelle importance l’étude revêt dans la tradition juive. Le livre du Deutéronome fait de l’enseignement un commandement religieux. La tradition veut que l’enfant découvre la Bible dès cinq ans, et les commentaires rabbiniques dès dix ans. Toujours est-il que l’investissement des juifs dans l’école publique permettra à nombre d’entre eux d’atteindre les plus hauts sommets de l’État : magistrature, Conseil d’État, préfectures, armées, au XIXe siècle, sans qu’ils n’aient à abandonner leur identité juive.
Les protestants français suivront un parcours similaire. La Bible étant devenue la règle de foi pour la Réforme au XVIe siècle, Martin Luther encourage l’éducation des jeunes gens et des jeunes filles. De ce fait, les régions protestantes ont connu une alphabétisation précoce et supérieure à la moyenne. Au XIXe siècle, la France compte un réseau important d’écoles protestantes visant à soustraire les enfants du prosélytisme catholique. Lorsque l’école publique deviendra laïque, les protestants abandonneront la plupart de leurs établissements confessionnels pour investir l’école publique. L’École alsacienne à Paris, fondée en 1874 par des protestants alsaciens réfugiés, reste un exemple de cette période. Alors qu’ils ne représentent que 2 % de la population française, leur influence sur les lois républicains est disproportionnée. Plusieurs figures du protestantisme libéral comme Ferdinand Buisson contribuent aux lois sur l’école et la laïcité, y voyant une manière de mettre fin au monopole de l’Église catholique dans l’éducation.
On le voit, les catholiques ont connu une relation bien plus houleuse avec l’école publique. Du moins dans un premier temps. Car les lois sur l’école laïque mettent brutalement fin à un monopole et à une œuvre d’éducation sans commune mesure dans l’histoire de France. Car au XVIe siècle, le Concile de Trente veut contrer l’influence de la Réforme protestante par l’éducation. Les collèges jésuites forment les élites. Les oratoriens, les ursulines et surtout les Frères des écoles chrétiennes développent l’enseignement primaire gratuit. En 1719, cet institut comptait 9.885 élèves dans 23 écoles. Avant la Révolution, l’Église détient le monopole éducatif. Mais en 1901 puis 1904, la République restreint puis interdit l’enseignement des congrégations religieuses. Jusqu’en 1959 où la loi Debré admet le « contrat d’association » : l’État rémunère les enseignants du privé en contrepartie du strict respect des programmes et de l’accueil des élèves « sans distinction d’origine ou de croyance ». L’école a toujours été l’objet de débats, entre les tenants d’une transmission religieuse et les défenseurs d’une émancipation par la raison. En 2021, la loi confortant le respect des principes de la République a soumis l’instruction en famille à une autorisation préalable, y voyant une concurrence et un risque de constituer une contre-société.
*Article paru dans le n°115 de notre magazine Iqra.
LIRE AUSSI :




Commentaires