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Résonances abrahamiques (n°37) - Églises, synagogues, mosquées : des pierres tournées vers le ciel

  • il y a 9 heures
  • 5 min de lecture

Par Raphaël Georgy

Les grands monothéismes ont fait de la pierre le point de contact entre la terre et le ciel, et les lieux de culte des « maisons de Dieu ». Mais Dieu peut-il habiter entre quatre murs ?


La scène est bien connue des lecteurs de la Bible. Jacob fuit son frère Ésaü. Épuisé, il s'endort sous les étoiles, la tête posée sur « une des pierres du lieu ». Il rêve d'une échelle dressée jusqu'au ciel, où les anges montent et descendent. A son réveil, il dresse la pierre en stèle, verse de l'huile sur son sommet et déclare : « C'est ici la maison de Dieu, c'est ici la porte du ciel » (Genèse 28, 17). Le lieu s'appellera Béthel, « la maison de Dieu ». En 1926, à Paris, s'élève la Grande Mosquée de Paris dans un même geste : dresser une pierre entre la terre et le ciel.


Le 19 octobre 1922, à la pose de la première pierre, le maréchal Lyautey salue ce « minaret dont les tours de Notre-Dame ne seront point jalouses ». La phrase, empruntée à son ministre Maurice Colrat, dit la question qui traverse toutes les traditions abrahamiques : celle de la pierre offerte au ciel.


Le judaïsme place la pierre au cœur du sanctuaire. Après la destruction du Premier Temple de Jérusalem en 587 avant notre ère, l'Arche disparaît. Dans le Saint des Saints du Second Temple ne demeure qu'une pierre nue, haute de trois doigts, où le grand prêtre pose l'encensoir de Yom Kippour. C'est la Even ha Shetiyya, la pierre de fondation. Un traité de la Mishna, Yoma (5, 2), donne cette explication : « Pourquoi l'appelle-t-on Pierre de Fondation ? Parce que sur elle le monde est fondé. » Reste une question : Dieu habite-t-il vraiment ces pierres ? La tradition rabbinique tranche. Ce n'est pas Dieu qui réside au Temple, mais son Nom (Shem). Dieu, lui, demeure au ciel, où il écoute.


Voilà pourquoi la première génération chrétienne, fraîchement issue du judaïsme, étonne. Pendant trois siècles, les disciples de Jésus ne construisent aucun sanctuaire. Persécutés dans l'Empire romain, ils se réunissent dans des maisons, qu'on appelle domus ecclesiae, « maisons de l'assemblée ». Pas de temple, ni d'autel en pierre, mais une chambre, une table, quelques familles. C'est un déplacement théologique. Étienne, premier martyr chrétien, cite Isaïe devant le Sanhédrin : « Le Très-Haut n'habite pas dans des demeures faites de main d'homme » (Actes 7, 48). Alors la pierre change de statut. Le psalmiste chantait : « La pierre qu'ont rejetée les bâtisseurs est devenue la principale de l'angle » (Psaume 118, 22). Dans l'évangile, cette pierre rejetée puis exaltée est le Christ lui-même. La première lettre attribuée à Pierre lui donne un nouveau sens : « Vous aussi, comme pierres vivantes, entrez dans la construction de la demeure spirituelle » (1 Pierre 2, 5).


Devant Simon, l'un de ses proches disciples, Jésus l'aurait interpellé : « Tu es Pierre, et sur cette pierre je bâtirai mon Église » (Matthieu 16, 18). Képha veut dire « roc ». La pierre est devenue une personne.


Le chemin tracé par l'islam n'est pas tout à fait étranger à cet héritage. La mosquée s'appelle Masjid, littéralement « lieu de prosternation » : rien de plus. Pas d'images, pas de mobilier, une communauté au sol. Et pourtant, il y a une pierre au cœur du monde musulman. Et même deux : la Pierre noire enchâssée dans l'angle Est de la Kaaba, embrassée par les pèlerins, et le maqâm Ibrahim, qui porterait l'empreinte des pieds d'Abraham lorsqu'il éleva la Maison avec son fils Ismaël (Coran 2, 127). Le Coran nomme la Kaaba, Bayt Allah, la « Maison de Dieu », mot pour mot le pendant du Beth-El hébreu. La pierre reconduit à Dieu, elle ne l'accueille pas.


Une même parole de Salomon, roi d'Israël et fils de David, rassemble les trois traditions. Le jour où il dédie le premier Temple, il lève les mains vers le ciel : « Mais quoi ! Dieu habiterait-il véritablement sur la terre ? Voici, les cieux et les cieux des cieux ne peuvent te contenir : combien moins cette maison que je t'ai bâtie ! » (1 Rois 8, 27). La pierre cesse d'être un contenant pour devenir un signe. La cathédrale renvoie vers le ciel qu'elle n'atteint pas. La mosquée montre la Kaaba, qui montre Dieu. Aucune n'a la prétention d'enfermer. Voilà pourquoi Lyautey, catholique fervent, pouvait promettre en 1922 que les tours de Notre-Dame ne seraient point jalouses du minaret. Il savait que les pierres tournées vers le ciel ne rivalisent pas entre elles. Elles continuent de nous rendre proches un instant de ce qui les dépasse toujours.



*Article paru dans le n°117 de notre magazine Iqra.




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