Résonances abrahamiques (n°36) - La Bible, une histoire d’hégire
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Par Raphaël Georgy
Avant le prophète Muhammad et son émigration de la Mecque vers Médine, plusieurs personnages du récit biblique sont amenés à abandonner le lieu qu’ils ont connu. Des départs auxquels la Bible associe toujours, comme le Coran, un profond sens spirituel.
La Bible n’est pas le livre des vainqueurs. Loin s’en faut. Les personnages qu’elle met en scène sont rarement présentés sous leur meilleur jour, mais dépeints avec une humanité qui ne cache aucun de leurs défauts. Comme le peuple dont la Bible hébraïque est la mémoire collective, dans laquelle les événements passés sont médités, relus, réinterprétés, même les moins glorieux, afin d’en tirer des enseignements pour le présent. C’est le cas du récit d’émigration le plus célèbre de la Bible : l’Exode, c’est-à-dire la sortie d’Égypte. Largement réécrit à partir de souvenirs disparates et parfois incertains, ce récit fonde l’identité du peuple hébreu : il est celui que Dieu a tiré de la servitude. Israël choisit dès l’Antiquité de se définir non par un récit glorieux, de conquêtes et de victoires, mais par une histoire où il a été soumis dans une terre étrangère. La sagesse biblique en tire cette leçon bien connue des juifs et des chrétiens aujourd’hui : « L'étranger qui réside chez vous sera pour vous comme un indigène : tu l'aimeras comme toi-même, car vous avez été étrangers au pays d'Égypte. » (Lévitique 19, 34). Le commandement est répété pas moins de trente-six fois dans la Bible.
Abraham est un autre grand exemple poussé par Dieu à émigrer. « Va, quitte ton pays, ta parenté, la maison de ton père, vers le pays que je te montrerai », dit Dieu dans le livre de la Genèse. Mais la figure du patriarche-fondateur, « père des croyants », ne possède pas la terre qui lui a été promise. Celui qui est considéré comme un ancêtre, est migrant : « Mon père était un Araméen errant », lit-on dans le livre du Deutéronome.
Dans le Nouveau Testament, le récit s’ouvre à nouveau par une histoire d’émigration, cette fois sous la menace. Dans le récit chrétien, Jésus, sa mère Marie et son père adoptif Joseph doivent partir pour échapper à un pouvoir meurtrier. « Lève-toi, prends l'enfant et sa mère, fuis en Égypte et restes-y jusqu'à ce que je te dise. Car Hérode va rechercher l'enfant pour le faire périr. » (Évangile selon Matthieu 2, 13). « La fuite en Égypte à cause des menaces d'Hérode nous montre que Dieu est là où l'homme est en danger, où l'homme souffre, où il fuit, où il fait l'expérience du refus et de l'abandon », explique le Pape François dans une homélie en 2017.
La Bible est donc tout entière une histoire d’hégire, d’émigration. Ce motif trouve une ultime expression dans les paroles de Jésus lui-même, qui reprend et prolonge le commandement du Lévitique : « J'ai eu faim, et vous m'avez donné à manger. J'ai eu soif, et vous m'avez donné à boire. J'étais un étranger, et vous m'avez recueilli. (...) Chaque fois que vous l'avez fait à l'un de ces plus petits de mes frères, c'est à moi que vous l'avez fait. » L’étranger accueilli est le Messie lui-même. Et Jésus appelle ses disciples à tout quitter pour le suivre. « Comme Jésus marchait le long de la mer de Galilée, il vit deux frères, Simon et André, qui jetaient le filet dans la mer ; ils étaient pêcheurs. Il leur dit : “Venez à ma suite, et je vous ferai pêcheurs d'hommes.” Aussitôt, laissant leurs filets, ils le suivirent », dit l’Évangile selon Matthieu. Ou dans la parabole du jeune homme riche, où Jésus dit : « Si tu veux être parfait, va, vends ce que tu possèdes, donne-le aux pauvres, et tu auras un trésor dans les cieux. Puis viens, suis-moi. » (Matthieu 19, 21). Il faut donc savoir se délester pour partir. Ainsi celui qui part et celui qui accueille ne sont jamais loin de Dieu, comme le dit l'épître aux Hébreux : « N'oubliez pas l'hospitalité, car par elle, sans le savoir, certains ont accueilli des anges ».
*Article paru dans le n°116 de notre magazine Iqra.
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