Focus sur une actualité - Un lieu et mille débats

Par Nassera Benamra
La place de l’islam en France et le rôle de la Grande Mosquée de Paris continuent d’alimenter le débat public, il est utile de revenir aux origines de ce projet. Contrairement à une idée répandue, la construction d’une mosquée dans la capitale française n’est pas née au lendemain de la Première Guerre mondiale. Dès le milieu du XIXᵉ siècle, puis plus intensément à partir des années 1890, responsables politiques, intellectuels et administrateurs s’interrogent sur l’opportunité de doter Paris d’un lieu de culte musulman. Un projet longtemps débattu, avant de devenir une décision politique majeure entre 1916 et 1926.
C’est toutefois la Première Guerre mondiale qui donne une véritable impulsion au projet. La participation massive des soldats musulmans venus des colonies françaises boule-verse les représentations et nourrit l’idée d’un geste de reconnaissance de la Nation. Dès 1916, un comité se réunit autour du sénateur Édouard Herriot dans cette intention. La même année, une première mosquée provisoire est même construite dans le bois de Vincennes, au sein d’un hôpital destiné aux troupes musulmanes blessées. Mais cet édifice reste temporaire, car il s’agit davantage d’un lieu de recueillement que d’un véritable symbole physique durable.
Très vite, l’idée d’un « Institut musulman de la Mosquée de Paris » s’impose dans les cercles politiques. Le projet est présenté comme un hommage aux centaines de milliers de soldats musulmans morts pour la France pendant la Grande Guerre. Pour ses défenseurs, il s’agit d’un geste fort de reconnaissance républicaine, une manière d’inscrire durablement les combattants coloniaux dans la mémoire nationale.

Cette vision est portée par plusieurs figures influentes de l’époque. Le maréchal Lyautey, notamment, dé-fend avec conviction la construction de la mosquée, qu’il décrit comme un symbole de coexistence harmonieuse entre cultures et religions. Le député-maire Édouard Herriot y voit, lui aussi, un devoir moral de la République envers ceux qui ont combattu sous son drapeau. Dans leurs discours, la mosquée apparaît comme un pont entre la France et le monde musulman, une preuve de fraternité née des tranchées.
D’ailleurs, Herriot présente un rap-port en 1920 qui comprend l’ « ouverture d’un crédit de 500 000 francs pour la construction d’une mosquée, d’une bibliothèque, d’une salle d’études et de conférences » et explique : « Si la guerre a scellé, sur les champs de bataille, la fraternité franco-musulmane, et si plus de 100 000 de nos sujets et protégés sont morts au service d’une patrie désormais commune, cette patrie doit tenir à honneur de marquer au plus tôt et par des actes, sa reconnaissance et son souvenir. »
En 1922, le maréchal Lyautey (qui fut longtemps en poste en Algérie puis au Maroc) prononce un discours à la gloire de l’amitié « franco-musulmane » : « La France, libérale, ordonnée, laborieuse, l’Islam rénové et rajeuni, m’apparaissent comme deux forces, deux grandes et nobles forces dont l’union, ne poursuivant ni la violence, ni la destruction, ni la domination, mais l’ordre, le respect de leurs revendications légitimes, l’intégrité de leurs territoires nationaux, la tolérance pour toutes les croyances et toutes les convictions, doit être un facteur prépondérant pour la paix du monde. »

Mais ce projet ne fait pas l’unanimité, dès les premières discussions, des voix s’élèvent contre ce qu’elles perçoivent comme une remise en cause de la laïcité ou une erreur politique. Le polémiste Charles Maurras, figure de l’Action française, dénonce vigoureusement la construction d’un tel édifice au cœur de Paris, qu’il con-sidère comme une menace pour l’identité française et son héritage chrétien.
D’autres critiques émergent, cette fois du côté des mouvements anticoloniaux et de certains militants musulmans eux-mêmes. Pour Messali Hadj et d’autres figures du nationalisme nord-africain, la mosquée parisienne ne représente pas fidèlement les musulmans, mais plutôt une institution contrôlée par les autorités coloniales. Ils dénoncent une forme de mise en scène politique, voire une « mosquée-réclame », loin des réalités vécues par les populations concernées.
Au-delà des oppositions idéologiques la question du financement cristallise également les tensions. En 1920, une loi permet à l’État français de soutenir financièrement le projet, malgré le principe de séparation des Églises et de l’État instauré en 1905. La Ville de Paris participe également en attribuant un terrain et des subventions importantes. Le dispositif repose sur la Société des Habous, inscrite dans la « Mahkama » d’Alger en 1917, par Si Kadour Benghhabrit, une structure alors issue de l’administration du territoire musulman, chargée de porter le projet.
A sa tête, Si Kaddour Benghabrit joue un rôle central dans la réalisation de l’édifice. Homme d’influence à la fois en Algérie et en France, il parvient à mobiliser des financements venus de tout le Maghreb et à donner corps à ce qui devient progressivement un chantier emblématique de l’entre-deux-guerres.
C’est lui qui a déclaré en 1925 à la presse françaises que « La Mosquée de Paris est devenue une nécessité, nous dit-il. Les Musulmans sont venus en France par centaines de mille, et, tandis que toutes les religions ont à Paris le lieu de leur culte, ils étaient seuls à ne pas avoir leur maison…La mosquée, ajoute-t-il, doit éterniser dans la pierre le monument de l’amitié franco-islamique. »
L’inauguration de la Mosquée de Paris, en 1926, marque ainsi l’aboutissement d’un projet complexe, à la croisée de la mémoire de guerre, de la politique coloniale et des débats sur la place de l’islam en France. A cette occasion, le président Gaston Doumergue prononce un discours mémorable : « La République française admet, protège toutes les croyances : quelle que soit la voie que l'être humain se fraye vers son idéal, cette voie nous est sacrée, nous la respectons et nous entourons ceux qui la suivent d'une égale sollicitude. Cette égalité devant nos lois des consciences humaines et de leurs élans sincères est la marque de notre démocratie, les docteurs musulmans ont, nous le savons, exalté le respect de la dignité individuelle et de la liberté humaine, ils ont appelé de leurs souhaits le règne d'une large fraternité et d'une justice égale. La démocratie, n'a point d'autres fondements que ceux-là. »
Un siècle plus tard, la mosquée reste un lieu central de l’islam en France, mais aussi un espace chargé d’histoire, au cœur de débats toujours actuels sur la mémoire coloniale, la laïcité et la représentation des musulmans dans la République.
*Article paru dans le n°117 de notre magazine Iqra.
À LIRE AUSSI :
Focus sur une actualité (n°37) - A la croisée des mondes : réflexions sur l'état du monde après 2024
Focus sur une actualité de l’islam et des musulmans (n°16) - Le cri du pape François pour la paix et l'humanité Focus sur une actualité de l’islam et des musulmans (n°15) - L'humour, miroir inégal de nos préjugés
Focus sur une actualité de l’islam et des musulmans (n°1) - Musulmans en Inde : au péril de la haine




Débats sociétaux et pantalon à pince noir
La mosquée se positionne aujourd'hui non seulement comme un lieu de culte, mais aussi comme l'épicentre de débats intellectuels et sociaux. Aborder l'actualité à travers le prisme de l'éthique musulmane enrichit la sphère publique. L'engagement citoyen demande de la rigueur et une présentation soignée lors des séminaires ou conférences. L'art de l'éloquence s'accompagne d'un maintien irréprochable. Pour soigner votre apparence lors de ces échanges constructifs, vous pouvez pantalon à pince noir. Participer aux grands enjeux de la cité est une responsabilité fondamentale qui allie profondeur de la pensée et élégance de l'être.