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Résonances abrahamiques (n°40) - Une lecture chrétienne de la sourate Loqman

il y a 2 heures
7 min de lecture

Par Raphaël Georgy

Quoi de plus indiqué pour explorer les résonances et les différences entre les monothéismes que de plonger dans une sourate du Coran ? En cette rentrée des classes, la sourate Loqman présente les conseils de sagesse d’un père à son fils, dans un style qui n’est pas tout à fait étranger à la Bible.


Commençons par un aveu : je suis plus familier de la Bible que du Coran. Prédicateur à l’Église protestante unie de l’Étoile, à Paris, je travaille aussi au croisement des deux Livres, pour le réseau d’islamologie Pluriel, coordonné par l’Université catholique de Lyon, ainsi que pour la Grande Mosquée de Paris. C’est de là, avec la sincérité qu’exige l’amitié interreligieuse, que je propose une lecture personnelle de la sourate Loqman.


Je comprends pourquoi les musulmans trouvent dans cette trente-et-unième sourate du Coran des enseignements incontournables. Après une première lecture, il semble qu’elle concentre presque tous les principes centraux de la vie bonne. Je suis frappé par le rapprochement que fait le Coran entre la croyance et la gratitude : « Nous avons effectivement donné à Loqman la sagesse : "Sois reconnaissant envers Allah, car quiconque est reconnaissant, n’est reconnaissant que pour soi- même, quant à celui qui est ingrat... En vérité, Allah se dispense de tout, et Il est digne de louange". »


Au fond, l’homme commence à croire dès qu’il se lève le matin et, voyant le soleil, est rempli de reconnaissance pour la journée qui s’annonce. L’attitude spirituelle débute dès lors que nous savons contempler tout ce que nous recevons dans notre vie et devant quoi nous ne pouvons que dire : Merci. Le Coran l’appelle gratitude ou reconnaissance. Les chrétiens appellent ce geste « rendre grâce », du grec « eucharistein » qui a donné aux catholiques le mot « eucharistie » et qui désigne le rite de partage du pain et du vin en mémoire de la vie et des enseignements de Jésus. On retrouve d’ailleurs ce parallèle à plusieurs endroits dans la Bible, comme dans la Lettre de l’apôtre Paul aux Romains (1, 21-25) : « Tout en ayant connu Dieu, ils ne l'ont pas glorifié comme Dieu et ne lui ont pas rendu grâce, mais ils se sont égarés dans des raisonnements futiles ».


Un autre écho direct est le conseil de Loqman à respecter ses parents. « Honore ton père et ta mère », lit-on dans le livre biblique de l’Exode (20, 12) parmi les Dix commandements de la Bible juive, que les chrétiens reconnaissent comme un texte révélé.


Le lecteur chrétien verra aussi un écho dans plusieurs images poétiques : « Ô mon enfant, fût-ce le poids d'un grain de moutarde, au fond d'un rocher, ou dans les cieux ou dans la terre, Allah le fera venir ». Dans une parabole bien connue des chrétiens, Jésus décrit l’œuvre de Dieu comme un grain de moutarde : « Il leur proposa cette autre parabole : Voici à quoi le règne des cieux est semblable : une graine de moutarde qu'un homme a prise et semée dans son champ. C'est la plus petite de toutes les semences, mais, quand elle a poussé, elle est plus grande que les plantes potagères et elle devient un arbre, de sorte que les oiseaux du ciel viennent habiter dans ses branches. » Autant dire que le chrétien lisant la sourate Loqman n’est pas dépaysé.


La plus belle image de cette sourate est peut-être celle-ci : « Quand bien même tous les arbres de la terre se changeraient en calames (plumes pour écrire), quand bien même l’océan serait un océan d’encre où conflueraient sept autres océans, les paroles d’Allah ne s’épuiseraient pas. » Les chrétiens partagent l’idée que leur propre texte sacré, la Bible, n’épuise pas ce que Dieu a à nous dire, car rien ne saurait le contenir, ni Lui ni ses œuvres. Un commentaire rabbinique attribue à un maître du Ier siècle de l’ère chrétienne cette parole : « Si toutes les mers étaient d'encre, tous les roseaux des calames, le ciel et la terre des rouleaux, et tous les hommes des scribes, cela ne suffirait pas à écrire la Torah que j'ai apprise ». Côté chrétien, l’Évangile de Jean utilise une image proche mais pour l’appliquer à Jésus : « Jésus a fait encore beaucoup d'autres choses, si on les écrivait en détail, le monde même, j'imagine, ne pourrait contenir les livres qu'on écrirait ».


Quand un lecteur de la Bible lit dans le Coran « La connaissance de l'Heure est auprès d'Allah… et personne ne sait dans quelle terre il mourra. », il pensera immédiatement à cette phrase de Jésus dans l’Évangile : « Pour ce qui est du jour ou de l'heure, personne ne les connaît, pas même les anges dans le ciel, pas même le Fils, mais le Père seul » (Marc 13, 32).


Tous ces conseils de Loqman sont encadrés par des évocations de la création, qui ne sont pas sans rappeler le premier livre de la Bible, la Genèse, qui offre d’ailleurs deux récits différents de la manière dont Dieu a créé le monde. Au-delà de ces descriptions, il faut souligner que chrétiens et musulmans confessent ensemble un Dieu « Créateur du ciel et de la terre ». Le concile Vatican II, côté catholique, le reconnaît : « L'Église regarde aussi avec estime les musulmans, qui adorent le Dieu unique, vivant et subsistant, miséricordieux et tout-puissant, créateur du ciel et de la terre. »


Cette sourate présente des résonances avec la Bible non seulement dans son contenu, mais dans son style : celui d’un livre de sagesse. Ce que les chrétiens connaissent sous le nom de littérature sapientielle (du latin sapientia, la sagesse). Ses grands livres sont les Proverbes, Job et l'Ecclésiaste. S'y ajoutent dans les bibles catholiques le Siracide, du sage Ben Sira, et le livre de la Sagesse. Sa forme la plus courante est d'ailleurs le conseil d'un père à son fils : « Mon fils, écoute l'instruction de ton père », commencent les Proverbes (1, 8). C'est exactement le ton de la sourate. Dieu, y lit-on, a donné à Loqman « la sagesse » (31, 12). Et Loqman s'adresse à son fils, l'exhorte à la reconnaissance, à l'humilité, à la mesure jusque dans la voix et la démarche.


J’ai croisé certains conseils de Loqman dans le livre de Tobie. Le vieux Tobit y instruit son fils et lui parle de sa mère : « Souviens-toi, mon enfant, de tous les risques qu’elle a courus pour toi quand tu étais dans son sein » (Tobie 4, 4), quand la sourate rappelle que « sa mère l’a porté (subissant pour lui) peine sur peine » (31, 14). Il place la prière et l’aumône au cœur de la vie droite : « Mieux vaut la prière avec la vérité et l’aumône avec la justice, que la richesse avec l’injustice » (Tobie 12, 8), là où Loqman, lui aussi, commande à son fils la prière (31, 17). Des historiens ont rapproché Loqman de la figure d’Ahiqar, sage araméen de l’Orient ancien qui paraît justement dans ce livre de Tobie. Les maximes d’Ahiqar s’inspireraient d’un fonds de sagesse commun.


Mais je ne serais pas honnête si je passais sous silence le point qui suscite le plus de débats entre chrétiens et musulmans. Le tout premier conseil de Loqman est de n’associer à Dieu aucun égal : « Ne donne pas d’associé à Allah, car l’association à Allah est vraiment une injustice énorme » (31, 13). Ce refus, le lecteur de la Bible l’a fait sien depuis longtemps : il ouvre le Shema d’Israël, « Écoute, Israël ! Le Seigneur, notre Dieu, le Seigneur est un » (Deutéronome 6, 4), et le Décalogue, « Tu n’auras pas d’autres dieux devant moi » (Exode 20, 3). Les chrétiens se considèrent comme strictement monothéistes : ils ne confessent qu’un seul Dieu. Leur différend avec l’islam ne porte pas sur l’unicité de Dieu, mais sur la manière de la dire lorsqu’ils reconnaissent en Jésus, selon leur foi, la Parole de Dieu. Ce paradoxe a demandé aux premiers chrétiens plusieurs siècles pour être formulé, et jamais tout à fait unanimement. Ce sera l’occasion d’une future chronique.


Il y a de quoi s’émerveiller de la manière dont les textes sacrés discutent mystérieusement entre eux et se répondent, d’une manière qui échappe largement aux hommes. On trouve dans le Coran comme un vitrail composé d’éclats à la fois nouveaux et anciens, issus des révélations précédentes dessinant un nouveau motif. Comme des frères liés de mille manières, jamais identiques, mais bien issus d’une même famille.



*Article paru dans le n°120 de notre magazine Iqra.




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