Résonances abrahamiques (n°41) - Regards juifs sur l’islam

Par Raphaël Georgy
Si le judaïsme ne reconnaît pas de valeur prophétique au message du Prophète Mohammed, il accorde à l’islam une place d’estime parmi les monothéismes.
Quand l’islam naît, les communautés juives de Méditerranée sont déjà prises en tenailles depuis longtemps. D’un côté, l’Empire romain d’Orient avec Byzance pour capitale. De l’autre, l’empire sassanide vit ses dernières heures. Lors de l’expansion fulgurante de l’islam, l’arrivée des armées arabes est d’abord vue par les Juifs comme un signe de la fin des temps. Un des plus anciens textes juifs sur l’islam en témoigne : les Secrets du rabbin Shimon bar Yohaï, un sage de Galilée. Il y raconte les visions qu’il aurait reçues d’un ange le rassurant face à l’avancée des Arabes, que Dieu aurait envoyés pour délivrer Israël du « royaume méchant », à savoir Byzance. La vision s’appuie sur un commentaire du livre du prophète Ésaïe, dans la Bible juive, qui décrit « un char avec deux cavaliers, l’un monté sur un âne, l’autre sur un chameau ». Le premier serait le Messie d’Israël ; le second, l’islam. Ce nouvel empire ne serait que la dernière étape avant la rédemption universelle.
Mais la fin des temps se fait attendre. Les Juifs reviennent de cette illusion et la relation avec l’islam passe du registre apocalyptique à la polémique. Le Coran élève Ismaël au rang de prophète et fait de lui le bâtisseur, avec Abraham, de la Kaaba. Les commentateurs juifs lui opposent la Torah, dans laquelle Isaac est le seul héritier de l’Alliance entre Dieu et le peuple d’Israël.
La domination perdure, si bien que les Juifs adoptent l’arabe comme langue de la théologie, de la philosophie, de l’exégèse et de la science : c’est la « symbiose judéo-arabe ». Les idées circulent et l’approche rationnelle mutazilite de l’islam influence la pensée juive. Rien de cela n’aurait pu arriver sans la reconnaissance par la jurisprudence juive de l’islam comme religion d’autant plus estimable qu’elle est monothéiste. Cette reconnaissance ouvre une coexistence plus harmonieuse pour les Juifs en terre d’islam qu’en régime chrétien. Mais si le judaïsme reconnaît le monothéisme musulman, il débattra longtemps sur la question de savoir si les musulmans perpétuent des actes d’idolâtrie, en lien avec les origines païennes de la vénération des pierres et de la Kaaba. La position la plus retentissante sera celle de Maïmonide (1138-1204), né à Cordoue. Il s’appuie sur la tradition rabbinique pour tenir les actes pour non idolâtres dès lors que le cœur est « remis au Ciel ».
Dès lors le judaïsme portera toujours un regard nuancé sur l’islam. Des intellectuels juifs de renom soutiennent que l’islam est voulu par Dieu pour détruire l’idolâtrie et amener le monde païen à la vision biblique. Mais un changement de regard est encore à venir.
Au XIXe siècle, c’est bien dans des cercles de savants juifs et protestants en Allemagne que naît une nouvelle manière de lire le Coran. Les polémiques contre le Prophète sont abandonnées au profit d’une lecture contextuelle et historique. Ces savants, pétris de culture biblique, redécouvrent dans le Coran une culture et un vocabulaire qui n’est pas si étranger que cela. Dès lors, les élites européennes ne considèrent plus l’islam comme une religion étrangère, mais comme une tradition en relation avec le judaïsme et le christianisme.
Après la Seconde Guerre mondiale, la création de l’État d’Israël entraîne un exode vers cette terre et, non sans paradoxe, met presque fin à des siècles de coexistence entre Juifs et musulmans. Mais la fraternité des religions abrahamiques est désormais acquise. En 2015, le grand rabbin du Royaume-Uni Jonathan Sacks, dans Pas au nom de Dieu, reprend les écrits de Maïmonide pour reconnaître la grandeur du monothéisme islamique et appeler les trois religions à une éthique commune de sacralisation de la vie, tenant la terreur meurtrière pour le « blasphème absolu ».
*Article paru dans le n°121 de notre magazine Iqra.
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