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Résonances abrahamiques (n°44) - Regards chrétiens sur la santé mentale

il y a 55 minutes
5 min de lecture

Par Raphaël Georgy

Longtemps les autorités chrétiennes ont confondu folie et péché, ajoutant à la souffrance l’accusation d’être responsable de sa maladie. Les progrès des sciences et une exégèse renouvelée ont permis de changer de regard.


Et si tout était déjà dit dans la Bible ? Les chrétiens ont longtemps négligé un passage de leurs Écritures qui éclaire le rapport entre maladie et péché. Dans l’Évangile de Jean, Jésus est face à une personne aveugle de naissance. Ses disciples lui demandent : « Rabbi, qui a péché, lui ou ses parents, pour qu’il soit né aveugle ? » Jésus répond : « Ni lui, ni ses parents n’ont péché. Mais c’était pour que les œuvres de Dieu se manifestent en lui » (Jean 9, 2-3). Alors que la croyance était tenace que les fautes commises par les générations précédentes rejaillissaient sur les suivantes, Jésus refuse cette explication. Et à de multiples reprises, ses rencontres avec des personnes infirmes ou marginalisées sont l’occasion d’un enseignement de Jésus qui s’efforce de les réintégrer dans la communauté sociale, à une époque où la maladie était synonyme de grande précarité.               


Jésus redonne aux malades toute leur dignité, présentant la fragilité comme une caractéristique essentielle de l’humanité.


Mais pour nombre de Pères de l’Église, lecteurs autorisés de la Bible, les troubles mentaux sont le fait d’esprits mauvais, des démons à exorciser. Au IIIe siècle, le théologien Origène connaît l’explication naturelle que les médecins donnent du mal de l’enfant « lunatique » de l’Évangile, mais il maintient qu’un esprit impur en est la cause. Un Père du désert, Évagre le Pontique, au IVe siècle, décrit la tristesse et l’acédie, ce « démon de midi » qui rend le jour interminable, sans pour autant parler de maladie.


Entre 1450 et 1750, les procès en sorcellerie font 40 000 à 50 000 victimes. Le pape Innocent VIII confirme le pouvoir des inquisiteurs dominicains en Allemagne contre ce phénomène, qui faisait l’objet d’une répression. Même si la grande majorité des exécutions a été prononcée par des tribunaux séculiers et non par des autorités ecclésiastiques, touchant à la fois des pays catholiques et protestants. Les trois quarts des victimes étaient des femmes.


Il faudra plusieurs voix fortes, comme le médecin protestant Johann Weyer, pour expliquer que les prétendues « sorcières » relèvent du médecin plutôt que du bûcher. Le jésuite allemand Friedrich Spee démontre en 1631 que la torture produit les aveux qu’elle cherche, et que n’importe qui, juges compris, avouerait sous la question. L’une des dernières exécutions légales en Europe, celle d’Anna Göldi, a lieu en 1782 en Suisse.


Mais qu’en est-il des « fous » ? L’édit de 1656 crée l’Hôpital général de Paris pour enfermer les mendiants. Le philosophe Michel Foucault y a vu un « grand renfermement » mêlant les fous aux pauvres, aux libertins et aux vagabonds, une thèse que les historiens ont depuis largement nuancée. Aux XVIIe et XVIIIe siècles, une part importante du soin aux personnes atteintes de troubles mentaux est assurée par des religieux, comme les Frères de la Charité, les sœurs du Bon-Sauveur et bien d’autres. Au tournant du XIXe siècle, la psychiatrie naît et inspire la loi de 1838 qui oblige chaque département à disposer d’un asile. Religieux et médecins cohabitent au chevet des malades, mais les seconds commencent à se méfier de l’influence religieuse.


Des dialogues intenses entre psychologues et autorités religieuses seront encore nécessaires pour donner toute leur place aux méthodes médicales. En 1953, au congrès international de psychothérapie, le pape Pie XII reconnaît que la science a « mis à jour les couches profondes du psychisme humain ». Le concile Vatican II encourage : « Que, dans la pastorale, on ait une connaissance suffisante non seulement des principes de la théologie, mais aussi des découvertes scientifiques profanes, notamment de la psychologie et de la sociologie, et qu’on en fasse usage : de la sorte, les fidèles à leur tour seront amenés à une plus grande pureté et maturité dans leur vie de foi ». Désormais, la psychologie devient une alliée de la foi, qu’elle aide à mûrir.


Le rituel de l’exorcisme perdure dans l’Église catholique, mais son Catéchisme, publié en 1992, demande d’abord d’écarter la maladie : « Très différent est le cas des maladies, surtout psychiques, dont le soin relève de la science médicale. » Le rituel révisé en 1999 prévoit au besoin l’avis de spécialistes en médecine et en psychiatrie.


Le même changement de regard touche le suicide. Le Code de droit canonique de 1917 privait de funérailles religieuses ceux qui s’étaient donné la mort de propos délibéré. Celui de 1983 a supprimé cette exclusion. Le Catéchisme reconnaît aussi que « des troubles psychiques graves […] peuvent diminuer la responsabilité du suicidaire », et rappelle que « l’Église prie pour les personnes qui ont attenté à leur vie ».


Le pape François lui-même a raconté avoir consulté une psychanalyste pendant six mois à l’âge de 42 ans. Signe que demander de l’aide n’est pas un manque de foi. Le 25 septembre 2026, le pape Léon XIV a déclaré à l’UNESCO à Paris que « notre dignité n’est pas détruite par la maladie ou la souffrance, et elle ne dépend pas non plus de nos capacités ». Et de revenir, ainsi, à l’enseignement des Évangiles.



*Article paru dans le n°124 de notre magazine Iqra.




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