À la découverte des mosquées du monde (n°85) - La mosquée d’Aboû Saïd el-Bâdji
- Guillaume Sauloup
- il y a 12 heures
- 9 min de lecture

Par Noa Ory
À l’entrée de Sidi Bou Saïd, sur l’actuelle place du 7 Novembre, la mosquée d’Abou Saïd el-Bâdji ne s’impose pas : elle s’accorde. Elle ne cherche ni la monumentalité ni la rupture, mais l’inscription patiente dans un paysage spirituel, urbain et marin, façonné par des siècles de retraite, de veille et de prière.
Une architecture de continuité
L’édifice relève d’une architecture tunisienne classique, issue d’un long héritage maghrébin où la mosquée n’est pas conçue comme un objet isolé mais comme un nœud du tissu urbain. Les volumes sont bas, ramassés, composés de masses pleines, orthogonales, enduites de chaux. Rien n’est gratuit : chaque mur porte, chaque angle stabilise, chaque surface renvoie la lumière.
Le blanc, omniprésent, n’est pas un choix esthétique tardif mais une matière fondatrice. Il absorbe le soleil, protège de la chaleur, efface les aspérités du temps. Il donne à l’ensemble une unité minérale, presque ascétique, qui fait dialoguer la mosquée avec les maisons voisines, elles-mêmes soumises à la même règle chromatique.
Le bleu comme ponctuation
Le bleu céleste des portes, grilles et volets intervient par touches maîtrisées. Il n’orne pas : il rythme. Dans la tradition de Sidi Bou Saïd, le bleu protège, apaise, inscrit le bâti dans une symbolique méditerranéenne où le ciel et la mer se répondent. Ici, l’architecture ne se détache jamais de son environnement ; elle en épouse la palette.

Le minaret : une verticalité retenue
Le minaret carré, fidèle à la tradition ifriqiyenne, s’élève sans emphase. Sa hauteur reste mesurée, son décor quasi absent. Il ne domine pas le village, il veille. Cette verticalité contenue rappelle la fonction première du lieu : appeler, non impressionner ; signaler, non écraser. C’est une architecture de la présence discrète, non de l’affirmation ostentatoire.
Coupoles et toitures : une horizontalité spirituelle
Les coupoles blanches, basses et pleines, reposent sur des volumes simples. Elles couvrent les espaces de prière secondaires et s’inscrivent dans une logique horizontale, lisible depuis les terrasses. Leur répétition douce structure l’ensemble sans hiérarchie brutale, traduisant une conception de l’espace sacré fondée sur l’équilibre plus que sur l’axe.
Les toits-terrasses, éléments majeurs de l’architecture tunisienne, prolongent la mosquée vers le ciel et la mer. Ils rappellent que le bâti, ici, est aussi un lieu d’observation, de silence et de retrait, fidèle à la vocation spirituelle de celui dont il porte le nom.
Arcs, seuils et espaces intermédiaires
Les arcades en plein cintre organisent les circulations et ménagent des zones de transition entre l’extérieur profane et l’intérieur sacralisé. Ces seuils successifs sont caractéristiques d’une architecture qui prépare : on n’entre pas brusquement dans l’espace de prière, on y est conduit.
Cette gradation spatiale est essentielle : elle inscrit le corps dans un mouvement de décélération, conforme à l’éthique du lieu.

L’intérieur : clarté, ampleur, dépouillement
À l’intérieur, la mosquée déploie une sobriété lumineuse. Les murs blancs, les colonnes simples, les tapis aux motifs arabes discrets composent un espace à la fois vaste et lisible, capable d’accueillir de nombreux fidèles sans rompre l’unité visuelle. Le mihrab, peu saillant, s’intègre au mur dans une retenue formelle qui laisse la primauté à l’acte de prière.
Ici, l’ornement n’est jamais premier. L’architecture sert la fonction, la fonction sert la présence intérieure.
Architecture et sainteté
Cette mosquée est indissociable de la figure d’Aboû Saïd el-Bâdji, maître spirituel, ascète, veilleur des côtes, formé à la Zaytouna, et dont la retraite sur ce promontoire donna son nom au lieu. L’architecture porte cette mémoire : elle est architecture du retrait, du guet silencieux, de la fidélité au seuil.
La proximité de la zaouïa et du mausolée inscrit la mosquée dans une géographie spirituelle où le bâti ne célèbre pas le saint, mais prolonge sa voie : simplicité, endurance, présence discrète au monde.
Une architecture de justesse
La mosquée d’Aboû Saïd el-Bâdji n’est ni spectaculaire ni décorative. Elle est juste. Juste dans ses proportions, juste dans ses matières, juste dans son rapport au paysage et à l’histoire. Elle incarne une forme d’intelligence architecturale musulmane où le sacré ne s’affiche pas, mais se dépose lentement, à hauteur d’homme, entre la mer, la pierre et le ciel.

*article paru dans le n°93 de notre magazine Iqra.
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