Regard fraternel (n°82) - Liberté, égalité… regard croisé d’un français musulman
- Guillaume Sauloup
- 10 déc. 2025
- 7 min de lecture

Par Nassera Benamra
Franchement, vivre en France, c’est un peu naviguer dans un mélange assez unique. Une société très plurielle, remplie de cultures, de langues, de parcours différents… tout en restant profondément attachée à ses valeurs républicaines, Liberté, Égalité, Fraternité, sans oublier le principe de la laïcité. Même si, parfois, on sent bien que ces valeurs sont interprétées différemment selon les moments et les gens ainsi que le contexte. Beaucoup de musulmans en France voient tout cela de façon plutôt positive, mais ils ont aussi souvent l’impression que leur religion est un peu mal comprise, ou vite associée à des idées toutes faites, comme cette histoire « d’entrisme islamiste » dont on entend beaucoup parler, parfois sans trop savoir ce que cela veut dire exactement.
Ce qui est frappant, c’est que la présence musulmane en France ne date pas d’hier. Souvent, on pense que tout a commencé avec les grandes vagues d’immigration du XXᵉ siècle, mais en réalité, c’est beaucoup plus ancien. On parle de plus de cinq millions de personnes aujourd’hui, environ 8 % de la population, ce qui fait de l’islam la deuxième religion du pays, juste après le christianisme.
Et puis… en creusant un peu, j’ai découvert, Ô surprise, que les premiers contacts remontent carrément au début du VIIIᵉ siècle. Je ne m’y attendais pas. Le Sud de la France a été en lien très tôt avec des populations musulmanes venues de l’autre rive de la Méditerranée. Il paraît même que la Corse a connu des incursions sarrasines dès l’an 704. Comme quoi, l’histoire est plus ancienne et plus compliquée que ce qu’on imagine souvent.
Pourtant, malgré tout cela, l’islam continue d’être perçu, par une partie de la société, comme un élément un peu extérieur, étranger, difficile à faire entrer dans le paysage français. La question de la laïcité et du respect de la diversité religieuse reste un sujet sensible, parfois même explosif. Et ces dernières années, les tensions se sont clairement accrues. Certaines prises de position politiques, certains discours médiatiques donnent vraiment le sentiment que les citoyens français de confession musulmane sont souvent mis dans la ligne de mire.
Et cela se traduit concrètement, on pense à l’interdiction du voile dans certains espaces publics, à l’interdiction de l’abaya dans les écoles, des projets interdire des actes liées à la pratique même pratiques de l’islam comme interdire aux moins de 16 ans de jeûner… Pour beaucoup de musulmans, tout ça crée un climat un peu lourd, où ils se sentent jugés, observés, parfois même exclus, sans qu’on leur laisse vraiment la place d’expliquer ce qu’ils vivent.
Les chiffres, eux, ne disent pas le contraire, rien qu’en 2023, le ministère de l’Intérieur a comptabilisé 242 actes hostiles envers des musulmans. C’est l’un des chiffres les plus élevés d’Europe, ce qui en dit long sur l’atmosphère actuelle.
Et pourtant, dans le même temps, l’État essaie aussi de renforcer les lois contre les discriminations. La loi du 27 janvier 2017, par exemple, insiste sur le fait que les infractions motivées par la religion, l’origine, la nation ou même une prétendue race doivent être traitées de la même façon. Mais entre la théorie des textes et la réalité vécue… il y a souvent un écart, parfois très large, et c’est ce décalage-là que beaucoup ressentent au quotidien.
La présidente de l’Assemblée s’est offusquée en voyant des petites filles voilées dans les tribunes. Pourtant, quand on regarde les règles, rien n’interdit leur présence. Et c’est là que ça choque un peu, les « cheveux couverts » ne semble poser problème que lorsqu’il s’agit d’une musulmane.
Ce qui est encore plus frappant, c’est que d’autres femmes couvrant leur tête comme les sœurs cisterciennes de l’abbaye de Bonneval sont, elles, accueillies sans difficulté et sans éclat, à l’Assemblée nationale, comme n’importe quelle citoyenne. Et c’est justement cette différence de traitement qui questionne, qui dérange… et qui dit beaucoup du climat actuel.
Le citoyen français musulman, aime profondément son pays et se sent fier de ses valeurs, mais parfois, il se sent perdu ou hésitant voire, sceptique. Ce français doute de pouvoir pratiquer sa foi sans être jugé, s’inquiète des regards ou des préjugés autour de lui, et se surprend à se retenir, à se censurer. Son attachement à la France coexiste donc, avec ses peurs et ses failles, ce qui rend son expérience intime, à la fois fragile et profondément humaine.
*Article paru dans le n°88 de notre magazine Iqra.
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