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Résonances abrahamiques (n°46) - Le gain et la perte… de l'Évangile au Coran

il y a 7 heures
6 min de lecture

Par Raphaël Georgy

Le temps passe et ne revient pas. La sourate El’Asr le dit dans la langue de tous les jours, celle du commerce : l'homme est « en perdition », sauf ceux qui croient en un idéal plus élevé et font le bien de manière désintéressée. Des historiens trouvent dans la Bible plusieurs échos.


« Par le Temps ! L'homme est certes en perdition, sauf ceux qui croient et accomplissent les bonnes œuvres, s'enjoignent mutuellement la vérité et s'enjoignent mutuellement l'endurance » (Coran 103, 1-3). Le mot traduit par « perdition », Khousr, vient du commerce. Il désigne la perte du marchand qui a fait une mauvaise affaire : il perd son bénéfice, et parfois sa mise elle-même. Le temps passe, inexorablement, et impossible de remonter le temps.


En 1892, un jeune Américain spécialiste des langues de l'Orient, Charles Torrey, relève ce vocabulaire de marchand dans le Coran : le compte, la balance, le salaire, le gain et la perte. Selon lui, la sourate El’Asr dit que « la vie est une affaire à perte pour tous, sauf pour les croyants ». Il rapproche ce verset d'une parole de Jésus rapportée par l'Évangile de Marc.


Le constat des historiens est simple. Le Nouveau Testament, écrit en grec, emploie dans ces passages deux mots de comptable : kerdos, le gain, et zêmia, la perte. Or la Bible syriaque, traduction ancienne en usage chez les chrétiens d'Orient, rend cette perte par la racine h-s-r, celle-là même du mot coranique Khousr. Le syriaque est une langue cousine de l'arabe.


Jésus sort d'un échange difficile avec ses disciples, à qui il confie son inquiétude quant à sa propre vie. Il appelle alors la foule, raconte Marc, et lui lance : « Quiconque voudra sauver sa vie la perdra, mais quiconque perdra sa vie à cause de moi et de la bonne nouvelle la sauvera. Et à quoi sert-il à un être humain de gagner le monde entier, s'il perd sa vie ? » (Marc 8, 35-36). Les Évangiles, dont la rédaction s'achève plusieurs décennies après les événements, présentent un Jésus qui affronte les risques que lui fait courir sa prédication, débattant âprement avec les autorités juives de son temps.

Le mot grec traduit par « vie » désigne aussi l'âme, la personne tout entière. La parole repose sur un paradoxe : celui qui veut garder sa vie la perd, celui qui accepte de la donner la sauve. Le calcul du marchand ne tient plus, car aucun bénéfice ne compense la perte de soi. Le passage s'achève sur le jugement dernier : chez Matthieu, le « Fils de l'homme », un titre que Jésus se donne dans les Évangiles, « rendra à chacun selon sa manière d'agir » (Matthieu 16, 27). Luc ajoute un mot qui touche au temps : le disciple doit se charger de sa croix « chaque jour » (Luc 9, 23). Le renoncement devient une manière de vivre au quotidien.


Ce verset a marqué l'histoire chrétienne. À Paris, au collège Sainte-Barbe, Ignace de Loyola l'aurait répété des mois durant à un camarade réticent, François Xavier. C'est du moins ce que raconte la tradition. Le camarade finit par céder. Avec quelques autres, les deux hommes seront les fondateurs des jésuites.


La deuxième parole vient d'une prison. Paul, le grand missionnaire des débuts du christianisme, y écrit aux chrétiens de Philippes, en Grèce. Il aligne ses titres de fierté : juif circoncis le huitième jour, de la tribu de Benjamin, pharisien (un courant juif très attaché à la Loi de Moïse). Puis vient le bilan : « Ce qui était pour moi un gain, je l'ai considéré comme une perte à cause du Christ. (…) À cause de lui, j'ai accepté de tout perdre (…) afin de gagner le Christ » (Philippiens 3, 7-8). El’Asr sauve de la perte « ceux qui croient et accomplissent les bonnes œuvres ». Paul, lui, compte comme perte jusqu'à ses propres mérites religieux, pour tout attendre de Dieu.


Le dernier passage est encore plus surprenant, puisqu'il raconte un naufrage. Prisonnier, Paul est embarqué pour Rome, où l'attend son procès, sur un navire chargé de blé. La scène se trouve dans les Actes des Apôtres, le livre qui raconte les débuts de l'Église. Or la saison tourne. « Le jeûne était déjà passé » (Actes 27, 9), note le récit : Kippour, la fête juive du Grand Pardon, est derrière eux, et après elle on évitait de prendre la mer. Paul avertit que le voyage « ne se fera pas sans péril et sans beaucoup de dommage » (27, 10). On ne l'écoute pas. La tempête éclate, et l'on jette la cargaison par-dessus bord. « Vous auriez évité ce péril et ce dommage, leur dit Paul. (…) Aucun de vous ne périra, mais seulement le bateau » (27, 21-22). Ici, le rapprochement, proposé par l'historien Paul Neuenkirchen dans Le Coran des historiens (2019), ne porte que sur le mot « dommage », que la Bible syriaque rend par la même racine que Khousr. Mais le récit montre aussi ce qu'il en coûte de négliger le temps.


Les historiens constatent qu'une même langue, celle du gain et de la perte, servait aux uns et aux autres pour dire l'essentiel. Le Coran emploie d'ailleurs une expression toute proche de celle de l'Évangile, « se perdre soi-même » : « Les perdants sont ceux qui, au Jour de la Résurrection, auront causé la perte de leurs propres âmes et celles de leurs familles. C'est bien cela la perte évidente » (Coran 39, 15).


Dans l'Évangile de Matthieu, Jésus dit aussi ce qui ne se perd pas, dans une citation bien connue des chrétiens : « Ne vous amassez pas de trésors sur la terre, où les vers et la rouille détruisent et où les voleurs fracturent pour voler. Amassez-vous plutôt des trésors dans le ciel (…). Car là où est ton trésor, là aussi sera ton cœur » (Matthieu 6, 19-21). Le Coran lui fait écho : « Tout ce que vous possédez s'épuisera, tandis que ce qui est auprès d'Allah durera. Et Nous récompenserons ceux qui ont été constants en fonction du meilleur de ce qu'ils faisaient » (Coran 16, 96).



*Article paru dans le n°126 de notre magazine Iqra.




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