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À la découverte des mosquées du monde (n°88) - Sheikh Zayed Grand Mosque



Par Noa Ory

Il est des édifices qui se donnent à voir.

Et d’autres qui, avant même d’être regardés, imposent le silence.


La Sheikh Zayed Grand Mosque, à Abou Dhabi, appartient à cette seconde catégorie. Sa blancheur n’est pas une parure, sa monumentalité n’est pas une démonstration, et son ampleur n’écrase jamais le visiteur : elle l’englobe. Ici, l’architecture ne cherche pas l’effet. Elle cherche la justesse.


Dès l’approche, le bâtiment s’offre comme une présence calme et souveraine. Posée sur une légère élévation, visible de loin, elle ne domine pas la ville : elle la rassemble. Le choix de son implantation n’est pas anodin. Comme dans les grandes capitales islamiques d’autrefois, la mosquée se situe là où les regards convergent, là où le bâti dialogue avec l’horizon.



Le premier choc est celui de la matière. Le marbre blanc, omniprésent, enveloppe l’ensemble du complexe dans une lumière presque irréelle. Importé de Méditerranée, il capte le soleil du Golfe, le réfléchit, le diffuse, jusqu’à donner à l’édifice une apparence changeante au fil du jour. A midi, elle éblouit sans agresser. À la tombée de la nuit, elle se fait nacrée, presque immatérielle. Le marbre devient ici un langage spirituel : pureté, permanence, retenue.


Mais cette blancheur n’est jamais vide. Elle est travaillée, ciselée, habitée par une intelligence décorative discrète. Les motifs floraux incrustés, les calligraphies, les rythmes géométriques n’envahissent pas l’espace : ils l’accompagnent. Rien n’est bavard. Tout est à sa place.


Les coupoles plus de quatre-vingts structurent le ciel du sanctuaire. Elles ne sont pas là pour impressionner, mais pour ordonner. La grande coupole centrale, vaste et souveraine, semble suspendre le temps au-dessus de la salle de prière. Elle n’écrase pas le fidèle : elle l’élève. Dans la tradition islamique, la coupole n’est jamais un simple couvrement ; elle est une médiation entre la terre et le divin. Ici, cette symbolique est pleinement assumée.



Les minarets, au nombre de quatre, se dressent avec une élégance maîtrisée. Leur composition progressive base carrée, élévation octogonale, couronnement cylindrique condense des siècles d’histoire architecturale islamique. Andalousie, Maghreb, Égypte mamelouke, monde ottoman : tout est présent, mais rien n’est juxtaposé. Le minaret n’est pas un collage de styles, il est une synthèse consciente.


À l’intérieur, l’espace s’ouvre avec une générosité rare. La salle de prière principale respire. Les colonnes, alignées avec une rigueur presque musicale, soutiennent l’édifice tout en le rythmant. Revêtues de marbre, incrustées de nacre, coiffées de chapiteaux dorés évoquant le palmier arbre de vie dans l’imaginaire islamique, elles incarnent une alliance réussie entre structure, décor et symbolique.



Sous les pas, le plus grand tapis de prière tissé à la main, ancre l’édifice dans une autre temporalité : celle du geste artisanal, de la patience, de la transmission. Elle rappelle que l’architecture islamique ne se réduit jamais à la pierre : elle inclut le textile, la lumière, le travail humain, le temps long.


Rien, dans ce sanctuaire, n’est laissé au hasard. Et pourtant, rien n’y semble contraint. La technologie moderne : climatisation, éclairage, circulation, est parfaitement intégrée, invisible, presque humble. Elle sert le lieu sans jamais le trahir. C’est là l’un des grands succès de cette mosquée : avoir su être résolument contemporaine sans rompre le fil de la tradition.



Mais au-delà de ses dimensions, de ses records et de ses chiffres, la « Sheikh Zayed Grand Mosque » porte une intention plus profonde. Celle d’un islam qui se dit par l’architecture, comme hospitalité, comme clarté, comme ouverture maîtrisée. Le lieu accueille croyants et visiteurs, musulmans et non-musulmans, non par concession, mais par cohérence : parce que le message qu’il porte ne craint pas le regard.


La « Sheikh Zayed Grand Mosque » n’est pas une mosquée de l’excès. C’est une mosquée de la tenue. Une mosquée qui rappelle que, dans la civilisation islamique, la grandeur n’est jamais dans le bruit, mais dans l’équilibre ; jamais dans l’ostentation, mais dans la lumière maîtrisée ; jamais dans la rupture, mais dans la continuité, intelligemment assumée. Une architecture qui, sans un mot, enseigne.


 



*article paru dans le n°96 de notre magazine Iqra.



 

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