Regard fraternel (n°88) - Maïmonide de Cordoue, un génie juif de la civilisation arabo-musulmane
- Guillaume Sauloup
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Par Nassera Benamra
« Depuis Moïse jusqu’à Moïse, personne n’a été comme Moïse. »
Moussa Ben Maïmon
Parler de Moïse (Moussa) ben Maïmon, juif de Cordoue, uniquement comme d’un réformiste du judaïsme serait réducteur. Son génie ne s’est pas construit hors sol. Il s’est pensé, formulé et transmis dans un espace arabo-musulman qui a façonné sa langue, ses références, son horizon intellectuel. Qu’on le veuille ou non, Moussa ben Maïmon appartient aussi à notre histoire musulmane. À cette civilisation qui a permis à des savants non musulmans de penser, d’écrire, de transmettre, parfois même de rayonner. Le reconnaître ainsi, ce n’est pas le retirer aux Juifs. C’est simplement rappeler que la civilisation arabo-musulmane est assez grande pour compter parmi les siens ceux qui l’ont enrichie.
Naissance et jeunesse de Moussa ben Maïmon
Moïse ben Abdallah ben Maïmon el-Qourtoubi, connu en Occident sous le nom de Maïmonide, a vécu aux XIIᵉ et XIIIᵉ siècles. Né à Cordoue le 30 mars 1135, au cœur de l’Andalousie musulmane, Moussa ben Maïmon, le Rambam, ou Rabbi Moché ben Maïmon, surnommé en Occident Maïmonide, est issu d’une lignée de rabbins et formé dès son très jeune âge, d’abord par son père, juge dans les tribunaux juifs. Moussa s’est orienté vers la théologie, l’astronomie, la médecine, la philosophie et les mathématiques. Son parcours s’est façonné dans un monde arabo-musulman, où le savoir circulait librement et nourrissait les esprits, quelle que soit leur appartenance religieuse.
L’arrivée au pouvoir, en 1148, des Almohades met fin au règne tolérant des Almoravides. La famille de Maïmonide séjourne à Fès entre 1159 et 1165. Elle s’établira ensuite en Égypte, après un court passage en Palestine. Maïmonide approfondie sa connaissance de la médecine et lit Hippocrate et Galien. Il échange avec ses contemporains, tels que Averroès.
Maïmonide compose son premier livre à l’âge de treize ou quatorze ans, la Terminologie logique, une introduction à l’art de la philosophie, les termes essentiels de la philosophie y sont clarifiés, en particulier la distinction entre puissance et acte. La plupart de ses ouvrages sont écrits en arabe et traduits ensuite en hébreu. Ils prennent différentes formes et touchent des domaines variés, texte de circonstance pour défendre les juifs contraints de se convertir à l’islam (l’Épître de la conversion, 1165), œuvre d’exégète et de théologien (Commentaire de la Mishna, 1168, Une seconde Tora, 1187), de philosophe (le Guide des égarés, 1190), de médecin (Traité des aphorismes, Traité des poisons et leurs guérisons, 1198).

La pensée de Maïmonide, nourrie par la civilisation arabo-musulmane
En 1177, Maïmonide est nommé chef de la communauté juive d’Égypte. Dès lors, il se consacre à élever le niveau religieux et intellectuel de son peuple. Réformiste et rationaliste convaincu, il s’attaque aux coutumes erronées et aux superstitions qui s’étaient glissées parmi les Juifs, qu’il considérait parfois comme des pratiques quasi-païennes, insistant pour que le judaïsme reste une religion strictement monothéiste. Cette approche lui valut l’opposition de nombreux religieux et érudits juifs de son temps.
On résume souvent son rôle par une formule parlante qui dit : « si Moïse a donné la Torah, Maïmonide, lui, l’a ordonnée ». Il en a précisé les contours, structuré les règles et posé les bases solides de la loi juive telle qu’elle est encore comprise aujourd’hui. Maïmonide ne peut être dissocié de la civilisation arabo-musulmane, dont il a pleinement assimilé la richesse intellectuelle. Sa pensée philosophique s’est construite au contact des grands esprits de l’islam médiéval tels que Ibn Rochd, Ibn Sina, El-Ghazali. Cet héritage traverse toute son œuvre.
Médecin particulier et conseiller politique de Saladin
En Égypte, il se consacre entièrement aux études, tandis que son frère cadet, commerçant, s’occupait de sa famille. En 1170, le navire de son frère fait naufrage lors d’un voyage vers l’Inde et il périt. La mort de son frère l’oblige à trouver un moyen de subsistance. Il se tourne alors vers la médecine, refusant de tirer un profit matériel de son enseignement de la Torah et de la tradition juive.
Tout en poursuivant sa carrière de médecin, Maïmonide se fait rapidement un nom lorsqu’il entra au service du palais du Sultan. Le vizir el-Qadi el-Fadil, proche de Saladin (Salah Eddine El-Ayyoubi), lui offre le privilège de devenir le médecin particulier du sultan et, par la suite, de son fils héritier, jusqu’à la fin de sa vie.
Mais sa présence à la cour n’était pas seulement liée à ses compétences médicales. Maïmonide possédait également une intelligence politique et une réputation respectée parmi les Juifs de tout le Moyen-Orient. Par exemple, sa position à la cour permit de calmer certaines tensions au sein des communautés juives du Yémen et de faciliter la vie des Juifs dans l’ensemble de l’État ayyoubide.
Grâce à sa proximité avec Saladin, il a contribué aussi à l’autorisation pour les Juifs de s’installer en Palestine et à Jérusalem après la reconquête des Croisés, alors que les précédents occupants leur interdisaient l’accès. Maïmonide conserve cette position de prestige jusqu’à sa mort en 1204, soit environ onze ans après celle de Saladin. Il décède au Caire, mais, selon sa volonté, son corps est transporté à Tibériade en Palestine, où il est enterré.

Aujourd’hui, sur une vaste place, au cœur du quartier juif de Cordoue en Espagne, se dresse une statue de bronze. Celle d’un philosophe, médecin et grand penseur réformiste du judaïsme, celle de Moïse ben Maïmon. Il est représenté assis, un livre à la main. Ses pieds, eux, ont jauni avec le temps, usés par les mains de ceux qui les touchent. Certains touristes le font par superstition, convaincus que ce geste porte chance, comme le veut une habitude installée depuis des années. D’autres, des visiteurs juifs, y voient un acte de bénédiction et de respect.
Derrière ces gestes, parfois spontanés, parfois simplement imités, se cache l’histoire d’une figure majeure d’une mémoire à la fois juive et arabo-musulmane, dont l’influence traverse les siècles et continue de résonner aujourd’hui. Moïse ben Maïmon est l’un des grands « Moïse » de l’histoire juive, chacun portant une dimension sacrée ou symbolique particulière. Les deux autres sont Moïse ben Imran, le prophète de la Torah, et Moïse Mendelssohn, figure centrale de la Haskala, le mouvement des Lumières juives aux XVIIIᵉ et XIXᵉ siècles.
*Article paru dans le n°94 de notre magazine Iqra.
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