Regard fraternel (n°87) - L’Émir Abdelkader sauveur des chrétiens et héros de la tolérance
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Par Nassera Benamra
Nous sommes en 1852, Louis-Napoléon Bonaparte, devenu alors Napoléon III, s’engage à tenir enfin la promesse faite par la France de libérer l’Émir Abdelkader. D’ailleurs, il vint lui-même lever sa détention. Après sa libération, l’émir se rend d’abord à Brousse, en Turquie, puis en Syrie, où il choisit de s’installer à Damas.
Un message de fraternité et de tolérance religieuse
Dans « Lettre aux Français », l’Émir Abdelkader exprime clairement sa vision d’une fraternité possible entre musulmans et chrétiens, fondée sur l’écoute, la raison et la paix, il écrit :« Si les musulmans et les chrétiens français avaient voulu me prêter leur attention, j’aurais fait cesser leurs querelles, ils seraient devenus extérieurement et intérieurement des frères » (Rappel à l’intelligent, avis à l’indifférent, p. 163). On voit qu’il affirme que les divisions religieuses ne sont pas une fatalité, mais le résultat de l’ignorance et du refus du dialogue.
Cette position est précisée lorsqu’il répond aux francs-maçons qui lui demandent de clarifier ses positions sur les relations entre musulmans et chrétiens. Il y dénonce une idée fausse largement répandue : « Seuls les ignorants, qu’ils soient musulmans ou autres, croient que si les musulmans combattent les chrétiens ou toute autre confession, ils le font pour les obliger à abandonner leur religion et adopter l’islam ».
L’Émir affirme avec force que « la loi islamique ne contraint personne à abandonner sa religion » et que le véritable devoir du croyant consiste à guider autrui « avec douceur et intelligence, par la preuve et des arguments qui s’adressent à la raison ». Cette attitude procède, selon lui, d’un souci fraternel et protecteur à l’égard de l’autre.
Ses convictions ne sont pas seulement théoriques. Durant sa captivité en France, l’Émir entretient des relations profondes et respectueuses avec les prêtres des paroisses de Pau et d’Amboise, avec l’évêque de Tours, le père Rabion, les religieuses dominicaines, ainsi qu’avec des chrétiens laïcs comme le capitaine Boissonnet ou son ami Charles Meynard. Les poèmes de reconnaissance adressés à la religieuse dominicaine qui s’occupait de sa famille à Amboise témoignent de cette ouverture sincère.
Damas : éveil d’un dialogue interreligieux
À Damas, l’Émir Abdelkader n’est plus un chef de guerre. Il est devenu un homme de sagesse, respecté, écouté. En 1860, lorsque les violences confessionnelles quittent le Mont-Liban pour atteindre la ville, il comprend très vite que le pire est en train de se préparer. Les chrétiens sont menacés. Les rumeurs circulent. La colère monte.
Installé à Damas depuis 1855, l’Émir voit les tensions s’aggraver, nourries par les réformes imposées à l’Empire ottoman et par les rivalités entre Druzes et Maronites, attisées par les puissances européennes. Son fils, dans le « Tuḥfat Ez-Zâ’ir », raconte ces signes qui ne trompent pas : des provocations, des symboles religieux profanés, une violence qui s’installe peu à peu dans les esprits. L’Émir alerte les autorités, tente de calmer les esprits. En vain.
Lorsque les premières attaques éclatent, il n’hésite pas. Il se rend dans les quartiers chrétiens, parle, supplie presque. Puis il fait ce que sa conscience lui dicte : il ouvre les portes de sa maison. Des milliers d’hommes, de femmes et d’enfants y trouvent refuge, tout comme le personnel des consulats. On estime qu’environ dix mille chrétiens doivent leur salut à cette décision, prise dans l’urgence, mais avec une détermination sans faille.

Plus tard, interrogé sur son geste, l’Émir répondra sans emphase, dans une lettre adressée à Mgr Pavy, évêque d’Alger : « Ce que j’ai fait, je me devais de le faire au nom de l’Islam et du respect des droits humains (Houqouq el-Insâniyya) » (Archives de l’archevêché d’Alger).
Pas une déclaration politique. Pas une stratégie. Juste la fidélité d’un homme à sa foi, à son sens de la justice et à l’idée qu’en protégeant l’autre, on se protège soi-même.
Msg Lavigerie impressionné par l’acte héroïque de l’Emir Abdelkader
Msg Lavigerie, profondément impressionné par cet acte héroïque, se rend à Damas pour rencontrer l’émir et lui exprimer sa gratitude. Toutefois, L’émir répond avec une humilité remarquable : « J'ai fait mon devoir de musulman, je ne mérite pas de louanges pour cela », Lavigerie est frappé par sa simplicité et son esprit de sacrifice. Ému, il déclare : « Je n'oublierai pas aisément cette entrevue, je l'écoutais parler avec admiration et bonheur, lui, musulman sincère, un langage que le christianisme n’eût pas désavoué… ». Cet instant marque un tournant décisif dans la vie de Lavigerie, qu'il qualifiera plus tard de son « chemin de Damas », comme une confirmation de ses aspirations apostoliques et de son engagement pour une coexistence interreligieuse fondée sur la tolérance et le respect mutuel.
Honneurs et distinctions internationales
L’acte de courage et d’humanité de l’Émir Abdelkader lui valut une reconnaissance immédiate et durable à l’échelle internationale. En France, Napoléon III lui remit la Grand-croix de la Légion d’honneur et augmente sa pension, une marque officielle de gratitude pour son action. La Grèce lui décerne la Grand-croix de l’Ordre du Sauveur, et le Vatican le reconnut en lui remettant l’Ordre de Pie IX.
Son engagement dépasse les frontières de l’Europe : la Prusse lui décerne la Grand-Croix de l’Aigle noir, la Russie celle de l’Aigle blanc, et l’Empire ottoman l’honore de l’Ordre du Medjidieh, première classe. Ces distinctions, solidement documentées, témoignent de la portée internationale de son courage.
À côté de ces décorations officielles, d’autres hommages symboliques témoignent de l’admiration qu’il inspirait. Abraham Lincoln, président des États-Unis, aurait offert des revolvers décorés, et la reine d’Angleterre un fusil orné. Bien que ces gestes soient moins faciles à confirmer par des archives primaires, ils apparaissent dans plusieurs biographies et récits historiques de l’Émir.

Ces distinctions et hommages ne reflètent pas seulement une reconnaissance officielle, elles traduisent surtout la profonde admiration qu’inspirait un homme capable de dépasser les conflits religieux et politiques pour défendre la vie humaine.
En vérité, l’Émir Abdelkader n’a jamais cessé d’être libre. À Amboise, il médite, à Damas, il agit, et partout, il élève les consciences. La sculpture inaugurée en février 2022 sur les bords de la Loire, Le Passage Abdelkader installé à l’entrée de la ville, signé du sculpteur tourangeau Michel Audiard et à l’initiative de Benjamin Stora, rappelle que la véritable grandeur dépasse les frontières et les épreuves.
*Article paru dans le n°93 de notre magazine Iqra.
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