Résonances abrahamiques (n°48) - Ce que Laudato si' doit à la Bible et à un maître soufi

Par Raphaël Georgy
La COP31 s'ouvre le 9 novembre à Antalya, en Turquie. Sur le climat, les chrétiens se réfèrent d'abord à un texte du pape François, Laudato si'. Il puise dans la Bible et chez un maître soufi.
« Nous ne sommes pas Dieu. La terre nous précède et nous a été donnée. » Ces deux phrases résument bien l'esprit de Laudato si'. Le pape François signe cette encyclique, une lettre solennelle, le 24 mai 2015, et l'adresse « à chaque personne qui habite cette planète ». Le titre, « Loué sois-tu », vient de François d'Assise, le fondateur des franciscains, qui chantait au XIIIe siècle « frère soleil », « sœur eau » et « notre mère la terre ».
Comment un texte écrit pour tous, croyants ou non, peut-il s'appuyer sur la Bible ? Devant la crise, souligne le pape François, aucune sagesse ne doit être laissée de côté. Une autre raison l'oblige à s'y arrêter : on a reproché à la Bible d'avoir ouvert la voie au saccage de la nature, à cause du verset de la Genèse où Dieu demande aux premiers humains de « soumettre » la terre et de « dominer » sur les animaux (1, 28). Le pape répond : « Ce n'est pas une interprétation correcte de la Bible, comme la comprend l'Église ». Il estime que des chrétiens ont mal lu leurs Écritures.
La Bible, explique-t-il, dit d'abord que la terre appartient à Dieu. « Au Seigneur la terre », chante le Psaume 24. Le Lévitique, le livre de la Loi de Moïse, prête ces mots à Dieu : « la terre m'appartient, et vous n'êtes pour moi que des étrangers et des hôtes » (25, 23). L'homme ne possède donc pas la terre. Il la reçoit pour la « cultiver et garder » (Genèse 2, 15), et la transmettre. Un lecteur musulman pourra y reconnaître le dépôt, l'amana, que l'homme a accepté de porter (Coran 33, 72).
Le pape relit aussi l'histoire de Caïn et Abel, les « deux fils d'Adam » dont le Coran raconte à sa manière le drame (5, 27-31). En tuant son frère, Caïn brise trois liens d'un seul coup : avec son frère, avec Dieu, et avec la terre dont il est chassé. Pour François, « tout est lié ». On ne peut pas soigner la terre sans écouter « tant la clameur de la terre que la clameur des pauvres ».
Mais la Bible ne parle pas seulement des hommes. « Louez-le Soleil et Lune », lance le Psaume 148 aux astres. La sourate El-Isrâ' lui fait écho : « il n'existe rien qui ne célèbre Sa gloire et Ses louanges » (17, 44). Même les bêtes ont droit au repos du septième jour, « afin que se reposent ton âne et ton bœuf » (Exode 23, 12). Tous les sept ans, la terre elle-même se repose : on ne sème pas. Et à la moisson, le bout du champ revient à ceux qui n'ont rien : « Tu les abandonneras au pauvre et à l'étranger » (Lévitique 19, 10). Le Coran demande lui aussi d'acquitter « les droits le jour de la récolte » (6, 141).
Pour le pape, la crise n'est pas d'abord technique. Elle se joue à l'intérieur de l'homme. « Nous possédons trop de moyens pour des fins limitées et rachitiques », regrette-t-il. Et plus loin : « les déserts extérieurs se multiplient dans notre monde, parce que les déserts intérieurs sont devenus très grands ». Le remède porte un nom chrétien, la « conversion » écologique : un changement du cœur, qui commence par la gratitude et passe par la sobriété. Le Coran met lui aussi en garde : « La course aux richesses vous distrait, jusqu'à ce que vous visitiez les tombes » (102, 1-2). A la fin de son texte, François propose une prière « que nous pourrons partager, nous tous qui croyons en un Dieu Créateur Tout-Puissant ». Elle demande que nous soyons « des protecteurs du monde et non des prédateurs ».
Le pape écrit qu'« il y a donc une mystique dans une feuille, dans un chemin, dans la rosée, dans le visage du pauvre ». Pour appuyer cette idée, il cite Alî El-Khawak, un maître soufi égyptien du XVIe siècle. Ce guide spirituel a formé l'un des grands mystiques de son temps, El-Sha'rânî. El-Khawak refusait, rappelle le pape, de « trop séparer les créatures du monde de l'expérience intérieure de Dieu ». « Les initiés, assurait-il, arrivent à saisir ce que disent le vent qui souffle, les arbres qui se penchent, l'eau qui coule, les mouches qui bourdonnent, les portes qui grincent, le chant des oiseaux ». Le Coran le disait déjà : tout célèbre la gloire de Dieu, « mais vous ne comprenez pas leur façon de Le glorifier » (17, 44).
*Article paru dans le n°128 de notre magazine Iqra.
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