Regard fraternel (n°122) - La famille et les défis climatiques : sommes-nous prêts à changer nos habitudes ?

Par Nassera Benamra
Le réchauffement climatique s’impose comme l’une des plus grandes menaces pour l’humanité. Cependant, il peine encore à devenir une priorité dans nos vies quotidiennes. Entre conscience du danger, sentiment d’impuissance et poids des habitudes, la mobilisation individuelle reste fragile. Mais, si le véritable défi climatique était aussi une affaire de cerveau, de santé et de comportements ?
Le réchauffement climatique constitue une urgence majeure, il s’agit d’une évidence qui peine encore à se traduire en actes. Si 62 % de la population mondiale considère le changement climatique comme le principal défi environnemental, près de 46 % des citoyens estiment ne pas avoir réellement besoin, ou peut-être sont incapables, de modifier en profondeur leurs habitudes personnelles. Un paradoxe qui en dit long sur le fossé entre la perception collective du danger et notre capacité à nous remettre individuellement en question. Pourquoi est-il si difficile de changer lorsque l'avenir de la planète est en jeu ?
Le regard des comportementalistes
Selon Paul A. M. Van Lange et Anna L. Huckelba (2021), La crise climatique est perçue comme une menace lointaine. Les chercheurs expliquent que le changement climatique est souvent perçu comme un phénomène abstrait, dont les conséquences concernent davantage le collectif et le futur, que l'individu et son quotidien. Cette distance psychologique peut compliquer la mobilisation.
Le cerveau humain ne réagit pas toujours à la menace climatique comme à un danger immédiat. Trop lointaine, trop abstraite, parfois trop anxiogène, elle se heurte aux préoccupations bien concrètes du quotidien : pouvoir d'achat, travail, famille, organisation de la vie domestique et puis encore, les mouvements de protestions, les guerres, les catastrophes. Les écogestes passent alors au second plan, non pas nécessairement par indifférence, mais parce que l'urgence climatique peine à s'imposer face aux urgences personnelles jugées prioritaires.
Il est pourtant temps de changer de regard. Le réchauffement climatique ne relève plus seulement d'un enjeu environnemental, mais ses conséquences sur la santé physique et mentale, les conditions de vie et les inégalités en font une véritable urgence sanitaire mondiale. Le déclarer comme telle, c'est aussi reconnaître que la bataille climatique se joue dans nos politiques publiques, mais également dans nos représentations, nos réflexes et nos comportements.
Famille et urgence climatique
Au-delà des gestes du quotidien, la crise climatique vient aussi questionner des choix beaucoup plus personnels, parfois même intimes. Parmi eux, celui de fonder une famille, dans ce monde confronté au réchauffement climatique, à l'épuisement des ressources et aux incertitudes sur l'avenir, une question prend de plus en plus de place dans le débat, est-il encore raisonnable de faire des enfants ? Faut-il repenser la taille des familles au nom de la responsabilité environnementale ?
Cette interrogation, loin d'être anodine, soulève des questions à la fois démographiques, économiques, écologiques et éthiques. Elle oppose notamment le poids de la croissance démographique à celui des modes de vie et de consommation, particulièrement dans les pays les plus riches.
C'est précisément ce qu'ont exploré les chercheuses Angela Greulich, de Sciences Po (CRIS), et Jackie Dugard, de l'université Columbia, dans une réflexion consacrée aux liens entre fécondité et changement climatique.
Apprendre à changer nos habitudes par l’éducation
Les habitudes se prennent souvent dès l'enfance, à la maison, les enfants observent leurs parents, reproduisent leurs gestes et intègrent progressivement une certaine façon de vivre et de consommer. Éteindre la lumière en quittant une pièce, éviter de gaspiller l'eau, trier les déchets ou faire attention à ce que l'on achète, ces gestes peuvent sembler simples, mais ils participent à la construction d'une conscience écologique.
La famille a donc un rôle important à jouer dans cette évolution, c’est les parents qui transmettent des habitudes, mais les enfants peuvent aussi, à leur tour, faire évoluer les comportements au sein du foyer. A travers l'école, les discussions ou ce qu'ils apprennent sur le changement climatique, ils deviennent parfois les premiers à sensibiliser leur entourage. L'éducation environnementale ne se fait donc pas dans un seul sens, elle se construit aussi dans les échanges entre générations.
L'école a également sa part de responsabilité, elle permet aux jeunes de mieux comprendre ce qui se joue, de mesurer les conséquences de nos modes de vie et de réfléchir à la manière dont nous pouvons agir. Les travaux du Céreq sur le rôle de l'éducation dans les préoccupations environnementales montrent justement l'intérêt de s'interroger sur le lien entre formation, connaissances et sensibilité écologique.
Connaître les enjeux ne suffit pas toujours à changer ses habitudes. Entre les contraintes financières, le manque de temps et les réalités du quotidien, il n'est pas toujours facile d'adopter des comportements plus respectueux de l'environnement. C'est pourquoi l'éducation doit aller au-delà des recommandations et des écogestes. Elle doit aussi donner à chacun les moyens de comprendre, de choisir et d'agir.
Car au fond, transmettre une conscience écologique, ce n'est pas seulement apprendre aux enfants à éteindre la lumière ou à trier leurs déchets. C'est leur donner les clés pour comprendre le monde dans lequel ils grandissent et leur permettre d'imaginer une autre façon de vivre, plus respectueuse de la planète.
Mais ce qu’il faut retenir, c’est que toutes les familles ne sont pas égales face au réchauffement climatique. Les enfants et les parents les plus vulnérables sont souvent les premiers à subir les conséquences des sécheresses, des inondations ou des vagues de chaleur, alors même qu'ils ont peu contribué aux émissions responsables du dérèglement climatique. Dans certaines régions du monde, ces événements fragilisent les ressources des familles, compromettent la scolarité des enfants et peuvent même les contraindre à des choix dramatiques. Une injustice de plus, qui rappelle que les générations futures ne doivent pas avoir à payer le prix de notre inaction. Les protéger suppose aussi de leur garantir un avenir, une éducation et des conditions de vie dignes.
*Article paru dans le n°128 de notre magazine Iqra.
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