top of page

À la découverte des mosquées du monde (n°89) - La Grande Mosquée de Cordoue

  • il y a 1 heure
  • 9 min de lecture

Par Noa Ory

Il est des édifices qui ne se contentent pas d’abriter la prière : ils la pensent, ils la mettent en scène, ils la rendent visible. La Grande Mosquée de Cordoue, fondée en 785, appartient à cette rare lignée de monuments où l’architecture devient une théologie silencieuse, et la lumière une forme de révélation.


Une fondation née de l’exil et de la mémoire


Lorsque Abd Er-Rahman Ier pose la première pierre de la mosquée, il n’érige pas seulement un lieu de culte. Il reconstruit, loin de Damas perdue, la mémoire brisée des Omeyyades. Cordoue devient alors plus qu’une capitale : elle est un refuge spirituel, un prolongement de l’Orient transplanté en Occident. La mosquée s’élève sur les vestiges d’une basilique wisigothe non comme un geste d’effacement, mais comme une stratification du sacré. Ici, l’histoire ne détruit pas : elle superpose, elle dialogue, elle transforme.


Une architecture de l’infini


Entrer dans la Grande Mosquée de Cordoue, c’est pénétrer un océan de colonnes. Plus de huit cents fûts de marbre, de jaspe et de granit se déploient comme une palmeraie minérale. Les célèbres arcs bicolores, rouges et blancs, scandent l’espace dans un rythme hypnotique : le regard ne s’arrête jamais, il circule, il médite.



Cette architecture refuse la verticalité écrasante. Elle préfère l’horizontalité contemplative, invitant le fidèle à marcher, à se perdre doucement, à éprouver l’infini non par la hauteur, mais par la répétition. C’est une spiritualité du temps long, de la patience, de la respiration.


Le mihrab, cœur lumineux


Au fond de la salle de prière, le mihrab surgit comme une gemme. Mosaïques d’or, calligraphies coraniques, entrelacs byzantins : tout y converge vers un point de silence absolu. Ce n’est pas une simple niche ; c’est un sanctuaire de lumière, orienté non vers La Mecque de manière géographique stricte, mais vers une qibla symbolique, héritée de Damas, comme un dernier fil tendu vers la terre d’origine. Ici, la parole divine n’est pas criée : elle est enveloppée, murmurée par la pierre elle-même.



Une mosquée en croissance, comme une cité vivante


Entre le VIIIᵉ et le Xe siècle, la mosquée est agrandie à plusieurs reprises. Chaque souverain ajoute sans rompre : une travée de plus, une coupole supplémentaire, une cour élargie. L’édifice croît comme un organisme vivant, fidèle à un principe fondamental de l’islam andalou : l’harmonie sans rupture.


Au Xe siècle, Cordoue compte parmi les plus grandes villes du monde. La mosquée en est le cœur battant : lieu de prière, d’enseignement, de justice, de savoir. On y lit le Coran, mais aussi Aristote, Galien, les mathématiciens et les astronomes. La foi y dialogue avec la raison.



Transformation sans effacement


En 1236, Cordoue tombe aux mains des rois chrétiens. La mosquée devient cathédrale. Plus tard, une nef Renaissance est insérée en son centre. Geste brutal, certes, mais révélateur : même transformée, la mosquée résiste. Elle enveloppe l’église comme un souvenir indélébile.


Aujourd’hui encore, malgré les croix et les autels, ce sont les arcs islamiques qui dominent le regard. La pierre se souvient.


Une spiritualité européenne oubliée


La Grande Mosquée de Cordoue rappelle une vérité dérangeante et essentielle : l’islam est une part constitutive de l’histoire spirituelle de l’Europe. Non comme une parenthèse exotique, mais comme une civilisation enracinée, savante, urbaine, créatrice de beauté. Elle n’est pas seulement un monument du passé. Elle est une question adressée au présent : que faisons-nous des héritages mêlés ? Savons-nous encore habiter la complexité ?


A Cordoue, la pierre répond avec douceur. Elle dit que la foi peut être architecture, que l’Orient et l’Occident peuvent partager un même espace sacré, et que le silence, parfois, est la plus haute forme de prière.


 


*article paru dans le n°97 de notre magazine Iqra.



 

À LIRE AUSSI :

  

bottom of page