Récits célestes (n°70) - Les « Muallaqat » : un héritage civilisationnel de la langue arabe
- Guillaume Sauloup
- il y a 18 heures
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Par Nassera Benamra
Les sept poèmes suspendus comptent parmi les plus importantes œuvres littéraires de l'histoire de la littérature arabe. Il s'agit d'un ensemble de poèmes préislamiques qui se distinguent par leur qualité et la beauté de leur expression linguistique. Ils sont connus sous le nom de « Muallaqat », en raison de leur grande valeur aux yeux des Arabes d'autrefois. On dit qu'ils étaient accrochés aux murs de la Kaaba en signe d'honneur et de reconnaissance pour leur importance littéraire.
Le rôle des « Muallaqat » dans la formation de l'identité culturelle arabe
Les poètes des sept « Muallaqat » comptent parmi les plus éminents et les plus importants poètes de l'époque préislamique. Leurs poèmes se distinguent par leur style artistique unique et leurs significations profondes, ce qui leur a permis de perdurer jusqu'à aujourd'hui en tant que patrimoine poétique immortel.
Les Muallaqat mémorisent la vie des Arabes avant l'islam, décrivant en détail leur mode de vie, leurs mœurs et leurs valeurs sociales. Les poèmes abordent des thèmes variés tels que la générosité, le courage, l'amour, la séparation et la nature, et exprimant la fierté des Arabes pour leur identité et leur mode de vie. En outre, les « Muallaqat » constituent une référence linguistique et historique inégalée, car elles reflètent la beauté et la puissance de la langue arabe dans la description des significations et sa capacité à leur donner vie.
C'est pourquoi elles sont enseignées dans différentes écoles et universités de lettre, et sont étudiées et analysées comme un élément de base de la littérature arabe classique. Elles ont été appelées « les poèmes suspendus » parce que les Arabes les ont choisies parmi leurs poèmes et les ont écrites à l'or sur de la soie. Et, selon d'autres, à l'eau d'or sur des Qabatiya (vêtements fins, délicats et blancs, fabriqués en Égypte à partir de lin), puis les ont accrochés aux angles de la Kaaba, ou selon d'autres, à ses rideaux, et certains ont ajouté qu'ils se prosternaient devant eux comme ils se prosternaient devant leurs idoles (histoire non confirmée par tous les spécialistes).
Quant à ces poèmes issus d’anthologies, nous ne les rejetons pas. En effet, à l’époque préislamique, les Arabes composaient des poèmes aux quatre coins du monde, sans nécessairement y prêter attention, jusqu’au moment où ils se rendaient à La Mecque lors d’un rassemblement annuel pour les présenter aux Quraychites. Si ceux-ci les appréciaient, ils les diffusaient, ce qui faisait la fierté de leur auteur ; dans le cas contraire, ils les rejetaient et ces poèmes tombaient dans l’oubli.
Les sept « Muallaqat » ont joué un rôle important dans la formation de l'identité culturelle de la littérature arabe, car elles ont contribué à établir les règles de la langue poétique et à la rendre plus profonde et plus expressive. Elles reflètent également la philosophie des Arabes sur la vie, la dignité et le courage, ce qui les rend encore aujourd'hui, dignes d'étude et d'admiration.
Les poètes les plus célèbres des Sept Poèmes suspendus
Les Sept Poèmes suspendus (المعلقات السبع) comprennent des poèmes de sept des poètes les plus célèbres de l'époque préislamique. Chacun ayant son propre style et ses propres thèmes qui caractérisent ses poèmes. Ces poètes sont : Imrou' el-Qays, Zuhayr ibn Abi Salma, Tarfa ibn el-Abd, Labid ibn Rabi'a, Amr ibn Kulthum, Antara ibn Shaddad et El-Harith ibn Haliza.
Chacun de ces poètes a présenté un poème unique dans son style, ses expressions et ses thèmes, ce qui lui a valu une grande estime parmi les Arabes d'hier et d'aujourd'hui.
Les spécialistes rapportent que Hammad el-Rawi est le premier à avoir rassemblé les sept longs poèmes, et à en rapporter les hadiths. Selon certaines sources, les premiers poèmes accrochés à l'époque de « la Jahiliya » (période antéislamique) étaient ceux d'Imrou' el-Qays, accrochés à l'un des coins de la Kaaba pendant la saison, afin qu'ils puissent être vus, puis retirés. Les poètes ont ensuite suivi son exemple, ce qui était une source de fierté pour les Arabes à cette époque dite de la Jahiliya.

Exemples des sept poèmes et leurs thèmes
Le poème d'Imrou’ el-Qays
Imrou’ el-Qays est considéré comme le pionnier de la poésie préislamique. Son poème est connu pour son début magnifique intitulé « Qafa nabki min dhikra habibi wa manzil » (Pleure, ô ma bien-aimée, en souvenir de mon amour et de ma maison), dans lequel il commence par évoquer sa bien-aimée et lui faire la cour, puis passe à parler d'aventures et de batailles.
La mu'allaqa d’Imrou’ el-Qays est célèbre pour sa description précise de la nature, en particulier de la pluie et des torrents, et pour sa description émouvante et inspirante de l'amour et de la séparation.
La mu’allaqa de Tarfa ibn al-Abd
La mu’allaqa de Tarfa ibn el-Abd se caractérise par un style philosophique, où il médite sur la vie et la mort et parle du courage face au destin. Le poème commence par évoquer sa bien-aimée et ses souvenirs, puis aborde la nature éphémère de la vie et souligne l'importance de profiter du moment présent.
Ce thème reflète la nature changeante de la vie des Arabes et leurs valeurs, qui s'adaptent aux conditions difficiles du désert.
Mu’allaqa de Zouhair ibn Abi Salma
Le poème de Zouhair est connu pour son orientation morale et philosophique, abordant les thèmes de la sagesse, de la paix et du pardon. Il est considéré comme l'un des poètes les plus éminents, se distinguant par son style clair et pur. Son poème exprime des opinions et des idées sociales telles que la coopération et la paix entre les tribus.
Mu’allaqa d'Antar ibn Shaddad
Antar ibn Shaddad est un poète connu pour son courage, et sa Mu'allaqa est considérée comme le reflet de sa personnalité unique. Son poème traite de la fierté de soi, de la fierté de ses origines et du courage au combat. Il est également célèbre pour ses vers chastes à l'adresse de sa bien-aimée Abla, dans lesquels il lui exprime son amour avec beauté et sincérité.
Mu’allaqa de Labid ibn Rabia
La Mu'allaqa de Labid se concentre sur l'idée du temps et des changements que traverse l'être humain, et dépeint l'effet du temps sur l'homme et la nature, à travers la description des maisons vides que les gens ont quittées.
La Mu’allaqa d'El-Harith ibn Haliza
La Mu’allaqa d'El-Harith ibn Haliza traite de l'arbitrage entre les tribus des Banu Bakr et des Banu Taghlib, et se distingue par son discours sur les valeurs tribales et la fierté des lignées.
Son poème est considéré comme l'un des plus célèbres exprimant la fierté de l'appartenance tribale et affirmant la place et les valeurs de la tribu.
La Mu’allaqa d'Amr ibn Kulthum
La Mu'allaqa d'Amr ibn Kulthum est connue pour souligner sa fierté et son courage, car elle évoque sa gloire, sa tribu et leur place parmi les tribus.
Elle se caractérise par la force de son style et son esprit de défi, et fait partie des poèmes qui mettent en avant la puissance des Arabes, leur fierté et leur capacité à se défendre avec courage.
Les Muallaqat se caractérisent par leur style poétique somptueux, les poètes ayant utilisé dans leur construction de nombreuses figures de style telles que la comparaison, la métaphore et la métonymie, ce qui leur confère une esthétique particulière, gravée dans la mémoire de la littérature arabe.
Les poèmes abordaient également des thèmes variés, tels que l'amour, la fierté, la satire, la description et la sagesse, ce qui leur permettait de refléter la vie des Arabes préislamiques dans toute sa diversité et leurs sentiments envers ce qui les entourait.
En fin de compte, les sept Muallaqat restent parmi les plus belles œuvres littéraires que nous a laissées la civilisation arabe préislamique. Ces poèmes ont contribué à construire le patrimoine poétique arabe et l'ont enrichi, lui permettant d'exprimer les sentiments et les émotions de l'être humain à travers les âges et les lieux.
*Article paru dans le n°91 de notre magazine Iqra.
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