Sabil al-Iman (n°93) - Le poids du serment et la dignité du vrai
- Guillaume Sauloup
- il y a 1 jour
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Par Cheikh Khaled Larbi
Le croyant sait que la parole n’est jamais neutre. Elle engage, elle révèle, elle dénude parfois. Dans une époque où l’on exige sans cesse des preuves de loyauté, le serment est devenu un geste chargé d’ambiguïtés. On jure pour rassurer, pour convaincre, parfois pour se protéger. Mais la tradition spirituelle de l’islam rappelle une vérité simple et exigeante : le serment n’est pas un outil social, c’est une épreuve morale.
Le Coran n’est pas un objet que l’on brandit pour clore un débat ou faire taire un soupçon. Il est un texte vivant, qui observe celui qui l’invoque plus qu’il ne le protège. Jurer sur le Muṣḥaf, ce n’est pas gagner en crédibilité extérieure, c’est accepter un surcroît de responsabilité intérieure. Celui qui jure convoque Dieu comme témoin de ce qu’il affirme ; il se place, consciemment ou non, sous le regard du Vrai.
C’est pourquoi le Prophète ﷺ a toujours invité à la sobriété dans le serment. La parole juste n’a pas besoin d’être renforcée par des gestes spectaculaires. Elle se suffit à elle-même lors-qu’elle est enracinée dans la sincérité. Plus une société doute, plus elle réclame des signes ; plus la foi est soupçonnée, plus certains croyants sont tentés de la surexposer. Mais la spiritualité enseigne l’inverse : ce qui est vrai n’a pas besoin de s’exhiber.
L’histoire de Kaâb ibn Mālik, lors de l’expédition de Tabūk, en est l’illustration la plus bouleversante. Face au Prophète ﷺ, alors que d’autres cherchent des excuses habiles et mensongères, Kaâb choisit la vérité nue. Il avoue son manquement, sans calcul, sans justification stratégique. Ce choix lui coûtera cher : l’isolement, le silence social, l’épreuve intérieure. Mais il dira plus tard que jamais rien ne lui fut plus précieux que cette vérité-là.
La vérité n’est pas toujours confortable, ni immédiatement utile. Elle peut isoler, fragiliser, exposer. Pourtant, elle libère à long terme. Le mensonge, même habillé de piété, crée une fracture intime. Il peut rassurer un instant, mais il corrompt durablement. Le Coran ne demande pas au croyant d’être irréprochable ; il lui demande d’être véridique. La sincérité ne supprime pas la faute, elle empêche la corruption du cœur.
Dans le contexte contemporain, cette leçon est essentielle. Lorsque la foi musulmane visible est perçue comme suspecte, le croyant peut être tenté de prouver, d’expliquer, de jurer. Or la voie de la foi n’est pas celle de la démonstration permanente. Elle est celle de la constance, de l’éthique quotidienne, de la cohérence silencieuse. La citoyenneté morale ne se proclame pas, elle se pratique.
Le serment, dans cette perspective, redevient ce qu’il n’aurait jamais dû cesser d’être : un acte rare, grave, presque redouté. On ne jure que lorsque la vérité est claire et que l’intention est pure. On ne jure pas pour convaincre l’autre, mais pour se lier soi-même devant Dieu. Celui qui abuse du serment fragilise sa parole ; celui qui le respecte protège sa dignité.
Le croyant marche ainsi sur un chemin étroit : ni dissimulation honteuse de sa foi, ni ostentation défensive. Il avance avec droiture, sachant que Dieu n’attend pas de lui des serments répétés, mais un cœur véridique et des actes justes. La foi ne cherche pas à dominer l’espace public ; elle cherche à habiter l’âme avec justesse.
La vérité n’est pas un cri, c’est une tenue,
Elle ne s’impose pas, elle se maintient.
Celui qui jure sans vérité s’allège un instant,
Mais celui qui dit vrai porte un poids salvateur.
Entre parole offerte et conscience engagée,
Le chemin de la foi est celui de la dignité.
*Article paru dans le n°93 de notre magazine Iqra.
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