À la découverte des mosquées du monde (n°93) - La mosquée d’Ali Bitchin
- 21 mars
- 9 min de lecture

Par Noa Ory
Au cœur de la Casbah d’Alger, la mosquée d’Ali Bitchin figure parmi les plus anciens témoins de l’architecture religieuse de la période ottomane dans la capitale algérienne. Édifiée en 1622, elle doit son nom à Ali Bitchin, ancien marin d’origine italienne devenu amiral de la flotte de la Régence d’Alger. L’édifice s’inscrit dans un quartier dense de la basse Casbah, à l’angle des rues Bab-el-Oued et de la Casbah, où il occupe une position stratégique au sein du tissu urbain ancien.
Une mosquée de la Régence d’Alger
La fondation de la mosquée intervient dans un contexte où Alger est une grande puissance maritime de la Méditerranée. Devenu l’un des personnages les plus influents de la ville, Ali Bitchin fait édifier ce lieu de culte au début du XVIIᵉ siècle. La tradition rapporte qu’il en fit la dot offerte à Lallahoum, fille du souverain du royaume amazigh de Koukou, dont il était profondément amoureux et qu’il souhaitait épouser. Par ce geste, l’édifice s’inscrivait à la fois dans une démarche religieuse et dans une alliance matrimoniale et politique.
La mosquée est intégrée à un ensemble urbain comprenant magasins et boutiques voûtées, dont les revenus participaient à l’entretien du lieu de culte, conformément au système traditionnel des fondations pieuses (habous) qui structuraient la vie économique et religieuse de la ville.

Durant la période coloniale française, le bâtiment connaît plusieurs transformations : il est d’abord utilisé comme pharmacie militaire, puis transformé en église sous le nom de Notre-Dame-des-Victoires, entre 1843 et 1962. Après l’indépendance de l’Algérie, il retrouve sa vocation initiale et redevient une mosquée.
Classée monument historique en 1947, la mosquée bénéficie aujourd’hui d’une protection patrimoniale renforcée, notamment depuis l’inscription de la Casbah d’Alger au patrimoine mondial de l’UNESCO en 1986.
Une architecture ottomane adaptée à la Casbah
L’édifice se distingue par une architecture typique des mosquées ottomanes d’Alger, tout en s’adaptant à la topographie particulière de la Casbah. La salle de prière est construite en hauteur, environ cinq mètres au-dessus du niveau de la rue, reposant sur une série de magasins voûtés. On y accède par deux escaliers donnant sur les rues voisines.
Le plan de la mosquée est carré, dominé par une coupole centrale octogonale reposant sur quatre piliers massifs et plusieurs colonnes jumelées. Autour de cet espace central s’organisent des galeries couvertes de petites coupoles, reliées par des arcs brisés. Ces coupolettes reposent sur des pendentifs et sont séparées par des doubleaux, formant un système de couverture caractéristique de l’architecture ottomane locale.

A l’origine, l’intérieur était volontairement sobre : murs blanchis à la chaux et décor limité, conformément à l’esthétique des mosquées d’Alger de cette époque.
Le minaret et les transformations historique
Le minaret, situé à l’angle des rues Bab-el-Oued et de la Casbah, appartenait à un type maghrébin simple : une tour carrée surmontée d’un lanternon. Avant la conquête française, il s’élevait à environ 26 mètres. Après plusieurs transformations au XIXᵉ siècle, seule la base de la tour subsista, réduisant sa hauteur à environ 15 mètres.
La façade donnant sur la rue de la Casbah comporte également plusieurs boutiques en rez-de-chaussée, témoignant du lien ancien entre activité économique et fonction religieuse dans la ville traditionnelle. La porte principale, richement sculptée, provient d’ailleurs de la mosquée Ketchaoua et fut installée ici au XIXᵉ siècle.

Une restauration majeure
Après plusieurs décennies de dégradation, la mosquée a été fermée pendant plus de douze ans pour faire l’objet d’importants travaux de restauration, achevés en septembre 2010.
Les interventions ont notamment porté sur :
la consolidation des fissures dans les murs, les arcs et les coupoles,
le renforcement des structures par des chaînages horizontaux et verticaux,
la restauration des voûtes, galeries et coupolettes,
le traitement des problèmes d’humidité et de ventilation dans les parties basses du bâtiment.
Ces travaux ont permis de stabiliser l’édifice tout en respectant au maximum son architecture originelle.

Un patrimoine vivant de la Casbah
Aujourd’hui restaurée et ouverte aux fidèles, la mosquée d’Ali Bitchin demeure un élément majeur du patrimoine architectural de la Casbah d’Alger. Par son plan, ses coupoles et son implantation urbaine, elle illustre la manière dont l’architecture religieuse ottomane s’est adaptée au tissu dense et escarpé de la vieille ville.
Elle constitue ainsi un témoignage précieux de l’histoire urbaine et religieuse d’Alger, où se superposent héritages ottomans, transformations coloniales et efforts contemporains de préservation du patrimoine.


*article paru dans le n°101 de notre magazine Iqra.
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