Le Coran m’a appris (n°61) - À transmettre sans trahir

Par Cheikh Khaled Larbi
Recevoir une lumière, c’est accepter de la faire rayonner, porter une paro-le, c’est refuser de la dénaturer. Ce qui nous fut confié ne nous appartient pas tout entier : nous sommes des passeurs, non des propriétaires du message à transmettre. Le Coran m’a appris qu’un savoir reçu devient une responsabilité. Celui qui connaît, n’est pas seulement celui qui sait : il est celui qui préserve, comprend et transmet.
Allah ﷻ dit :
﴿ إِنَّ اللَّهَ يَأْمُرُكُمْ أَنْ تُؤَدُّوا الْأَمَانَاتِ إِلَىٰ أَهْلِهَا ﴾
« Certes, Allah vous commande de rendre les dépôts à leurs ayants droit. »
Coran, 4:58
La transmission du savoir est donc une forme d’amana. Elle exige la fidélité à la source, mais aussi l’intelligence du contexte.
Le Prophète ﷺ a dit : « بَلِّغُوا عَنِّي وَلَوْ آيَةً » ; « Transmettez de moi, ne serait-ce qu’un verset. » (Sahih El-Boukhari).
Remarquons la précision : « ne serait-ce qu’un verset ». Le Prophète ﷺ n’a pas dit : transmettez ce que vous imaginez, ce que vous avez entendu ou ce que vous croyez avoir compris. La transmission suppose donc une source fiable.
Allah ﷻ nous avertit également :
﴿ وَلَا تَقْفُ مَا لَيْسَ لَكَ بِهِ عِلْمٌ ﴾
« Ne poursuis pas ce dont tu n’as aucune connaissance. »
Coran, 17:36
Voilà une règle d’or pour notre époque. À l’heure des réseaux sociaux, une information peut faire le tour du monde avant même que quelqu’un ait vérifié sa source. Un extrait de trente secondes peut être présenté comme une vérité, une parole attribuée au Prophète ﷺ peut circuler pendant des années alors qu’elle est faible, voire forgée.
Transmettre sans trahir, c’est donc vérifier avant de partager. Mais la fidélité ne signifie pas répéter mécaniquement. Le Coran lui-même nous invite à réfléchir : ﴿ أَفَلَا تَعْقِلُونَ ﴾ « Ne raisonnez-vous donc pas ? ».
Il ne suffit donc pas d’avoir raison : il faut aussi savoir défendre ce que l’on croit juste avec justice et noblesse.
Le véritable transmetteur réunit deux qualités : l’amana et la compréhension.
Un enseignant qui cite un verset doit respecter son contexte. Celui qui rapporte un hadith doit vérifier son authenticité. Celui qui expose une règle juridique doit distinguer le texte révélé, l’interprétation des savants et son propre avis. Celui qui parle de l’islam à un public français doit être capable d’expliquer sans dénaturer.
C’est pourquoi l’héritage scientifique musulman a accordé une place considérable à la chaîne de trans-mission. Les savants de l’hadith ne demandaient pas seulement : « que dit-on ? » Ils demandaient : « qe qui l’as-tu reçu ? »
Cette exigence rejoint une parole célèbre attribuée à Ibn Sirin :« Certes, cette science est une religion : regardez donc de qui vous prenez votre religion.
La transmission est aussi une question d’éthique.
Un père transmet à son enfant bien plus que des con-naissances : il transmet une manière de parler, de respecter, de pardonner et de servir. Une grand-mère transmet parfois, à travers une simple histoire racontée le soir, une mémoire qu’aucun manuel scolaire ne pourra remplacer. Une mosquée transmet une mémoire religieuse, culturelle et humaine. Une génération reçoit, puis doit remettre à la suivante.
Mais recevoir ne signifie pas conserver sous cloche.
Le patrimoine vivant se transmet en étant compris, expliqué et parfois reformulé pour rejoindre son époque, sans toucher à ce qui constitue son fondement.
C’est là tout l’équilibre : ne pas trahir la source, ne pas abandonner le présent.
Le Coran m’a appris ainsi, que la parole est un dépôt, que le savoir est une responsabilité et que la transmission est une fidélité.
Ce que nous avons reçu, sachons le préserver,
Ce que nous avons compris, sachons l’expliquer,
Ce que nous transmettons, sachons le vérifier,
Car une parole déformée peut égarer,
Mais une parole fidèlement transmise peut éclairer.
*Article à paraître dans le n°122 de notre magazine Iqra.
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