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Regard fraternel (n°102) - Peut-on encore faire société ?

  • 24 avr.
  • 8 min de lecture

Par Nassera Benamra

Il n’existe peut-être pas d’ode qui pose directement la question « peut-on encore faire société ? ». Pourtant, beaucoup expriment, à leur manière, l’inquiétude d’un lien humain qui se fragilise et c’est là qu’elles continuent de nous parler. Déjà, Émile Durkheim, père fondateur de la sociologie française, avait perçu ce paradoxe de la modernité , pour lui ce qui fait société, c’est l’individu lui-même, au moment même où le sentiment du « commun » devient plus difficile à saisir.


Il suffit parfois de peu, un regard que l’on évite, une parole qui ne trouve pas d’écho, ou même un silence qui ne relie plus. Dans ces interstices du quotidien, une question tenace s’impose :


qu’est-ce qui nous tient encore ensemble ?


Cette question, en réalité, n’est pas nouvelle, elle traverse les époques sous des formes différentes. Déjà, à la fin du XIXe siècle, Durkheim s’interrogeait sur ce qui fait tenir une société.


Son constat reste étonnamment actuel, dans les sociétés modernes, ce qui nous relie n’est plus d’abord le partage de croyances communes ou de traditions héritées, mais l’individu lui-même. Une évolution majeure, qui a permis plus de liberté, mais qui a aussi transformé en profondeur la manière dont le lien collectif se construit.


Autrement dit, nous sommes devenus plus autonomes, mais aussi parfois bien plus seuls, face au commun. Et c’est peut-être là que se rejoue, aujourd’hui, la question du « faire société », non plus comme une évidence, mais comme quelque chose à construire, à entretenir, presque à réapprendre.


Bien que dans la tradition juive, on ne trouve pas forcément d’ « ode » qui posait la question directe sur « faire société » au sens occidental strict, mais il existe des textes poétiques, liturgiques et sapientiaux qui disent, avec une grande simplicité, ce que nous cherchons ici à explorer dans Regard fraternel : le lien, sa fragilité, et la nécessité de le préserver.


Le Livre des Psaumes en donne , au Psaume 133, une expression très connue :


« Voici, qu’il est bon et qu’il est agréable pour des frères de demeurer ensemble ! »

 

Une formule presque évidente,  pourtant elle résonne aujourd’hui comme un rappel, car si vivre ensemble est dit « bon » et « agréable », c’est sans doute parce que cela ne va pas toujours de soi.


La tradition a aussi nommé très tôt la fragilité de ce lien. Le Traité Yoma 9b évoque la « haine gratuite » (sinat hinam) comme cause de la destruction du Second Temple, non pas un grand fracas, mais une dégradation progressive des relations humaines. Difficile de ne pas y voir un écho contemporain.


Chez les chrétiens, cette question du lien humain est posée de manière simple et centrale. Dans l’Évangile selon Matthieu, Jésus en donne une formulation devenue fondatrice :


« Tu aimeras ton prochain comme toi-même » (Matthieu 22, 39)


C’est bref, mais cela déplace tout. L’autre n’est pas seulement celui qui partage un espace commun, il devient un « prochain », c’est-à-dire une responsabilité. Le lien social n’est alors plus seulement une cohabitation, mais une exigence éthique.


Cette même idée du lien fraternel est également au cœur du message coranique et la tradition prophétique. Allah, Exalté Soit-Il, l’exprime de façon très directe dans sourate El-Houjourat, (v. 10 )


« Les croyants ne sont que des frères. Etablissez la concorde entre vos frères, et craignez Dieu, afin qu'on vous fasse miséricorde »

 

Ici, le lien n’est pas seulement moral ou social, il est pensé comme une fraternité qui engage concrètement les comportements et la manière de vivre ensemble. Une manière de rappeler que la société ne tient pas uniquement par des règles, mais aussi par une reconnaissance partagée.


Pour les bouddhistes, la question du lien humain ne passe pas par une notion de fraternité au sens religieux, mais par une attention portée à la condition partagée de tous les êtres. Dans le Dhammapada, cette idée apparaît simplement :


« Tous les êtres tremblent devant la violence, tous craignent la mort. »


De cette conscience commune naît une éthique de la compassion (Karuna), qui invite à considérer l’autre non pas comme un étranger, mais comme un être semblable dans sa fragilité. Le lien social se construit alors dans une forme de reconnaissance silencieuse de cette humanité partagée.


D’autres approches non religieuses rejoignent cette interrogation par un autre chemin. Chez Albert Camus, par exemple, le lien entre les êtres ne repose pas sur une vérité commune, mais sur une condition humaine partagée. Dans un monde sans certitude absolue, il s’agit moins de trouver un sens unique que de refuser ce qui détruit l’humain et de maintenir une forme de solidarité lucide.


Malgré leurs différences, ces pensées et ces traditions convergent sur un point simple…faire société ne tient pas seulement à des institutions ou à des règles, mais à une manière de se reconnaître les uns les autres. Une attention décisive, parfois timide, à ce qui nous relie malgré nos écarts.


L’humanité fait société, non pas dans les grandes déclarations, mais dans ces gestes minuscules où le lien, malgré tout, ne se rompt pas.



*Article paru dans le n°107 de notre magazine Iqra.




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