Récits célestes (n°84) - Le Pacte des Vertueux : quand le musulman ne reste pas spectateur
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Par Cheikh Abdelkader Belabdli
A La Mecque, avant même que ne se lève la lumière de la prophétie, les marchés étaient pleins d’animation. Les voix des vendeurs et des marchandages s’y mêlaient, dans un monde où les intérêts s’entrecroisaient avec le prestige social, et où la position du plus fort se consolidait par sa lignée et ses appuis.
Au milieu de cette foule, un homme, étranger, se tenait debout, élevant la voix avec le peu d’espoir qui lui restait. Il avait vendu sa marchandise, puis on l’avait privé de son dû : ni son argent ne lui avait été rendu, ni sa dignité préservée. Il regardait autour de lui, implorant le secours des gens ; mais les visages passaient devant lui, froids et indifférents, comme si sa voix ne les concernait pas, ou comme si le droit n’attendait d’être reconnu qu’à condition d’en payer le prix.
Cet homme n’avait ni tribu pour le protéger, ni soutien pour repousser l’injustice. Et à chaque appel qu’il lançait, le silence devenait plus pesant. Là, l’injustice ne résidait pas seulement dans l’acte d’un seul homme, mais dans le silence d’une ville tout entière… Alors, ce ne fut pas l’épée qui se mit en mouvement, mais la conscience.
Le silence ne dura pas longtemps. La nouvelle se répandit parmi les gens, jusqu’à parvenir à des hommes dont la conscience refusait que cet incident passât comme tant d’autres. Ils se réunirent dans la demeure de Abd Allah ibn Judan, en une assemblée marquée par une certaine tension, mais plus encore par le sentiment que l’affaire ne pouvait plus souffrir aucun retard.
Ils ne partageaient pas tous les mêmes positions, mais ils se retrouvèrent sur un même principe : repousser l’injustice et ne pas laisser, à La Mecque, un étranger devenir la proie de la loi du plus fort. Les paroles se succédèrent, puis l’on s’accorda sur un engagement clair : être d’un seul côté avec l’opprimé jusqu’à ce que son droit lui soit rendu, rejetant l’influence des lignages qui les divisent et n’en retenir aucun.
C’est là que naquit le Pacte des Vertueux.
Ce n’était pas encore une révélation, mais il correspondait déjà à cette exigence de justice que l’islam devait consacrer ; il fut l’expression spontanée d’un sens inné de la justice, lorsque celui-ci s’élève dans les âmes. Dans cette assemblée se trouvait aussi un jeune homme, qui n’avait pas encore reçu sa mission, mais qui avait déjà choisi sa place… C’était Mohammed ibn `Abd Allâh ﷺ.
Les années passèrent. La Révélation descendit, et l’État de l’islam s’édifia sur des fondements de justice et de miséricorde. Pourtant, le Prophète ﷺ n’oublia pas ce pacte. Bien au contraire, il l’évoqua après la prophétie et prononça ces paroles demeurées comme une mesure d’une grande justesse :
« J’ai assisté, dans la demeure de Abd Allah ibn Judan, à un pacte que je n’échangerais pas contre les plus précieux des biens. Et si l’on m’y appelait en islam, j’y répondrais. »
Cette parole confère à ce pacte une portée singulière : il ne procédait pas de la Révélation, mais il était conforme à l’esprit de justice que l’islam est venu confirmer et parachever. Ce ne fut pas le simple rappel d’un événement révolu, mais l’affirmation d’un principe : le secours porté à l’opprimé est une valeur qui ne change pas avec les époques et ne se transforme pas au gré des appartenances.
C’est ici que se manifeste avec clarté le sens confirmé plus tard par le Coran : « Coopérez dans la bonté et la piété », « Soyez fermes dans l’équité », et : « Que la haine pour un peuple ne vous conduise pas à être injustes. »
Les valeurs auxquelles la Révélation a appelé ne sont donc pas venues façonner un être humain replié sur lui-même, mais un être présent, témoin du vrai où qu’il se trouve, et prêt à se tenir du côté de la justice sans hésitation.
Ainsi, le Pacte des Vertueux ne fut pas une simple anecdote de l’histoire, mais un modèle révélant que l’attitude positive en islam n’est ni un luxe ni une option secondaire : c’est une prise de position. Voir l’injustice… et choisir de ne pas rester neutre.
Dans le monde d’aujourd’hui, les formes de participation au soutien de la justice se multiplient : par la parole, par la prise de position, et par l’engagement dans les affaires de la cité. Les moyens peuvent varier, mais le critère demeure le même : être du côté du vrai, et non pas relégué à sa marge.
Il n’est pas demandé au musulman de se dissoudre dans la réalité, ni de s’en retirer, mais de l’habiter avec ses valeurs et de contribuer à sa réforme selon une mesure claire. De même que le Prophète ﷺ n’attendit pas sa mission pour se tenir aux côtés de l’opprimé, mais commença là où il se trouvait. Dès lors, la question n’est pas de savoir si l’être humain doit participer ou non, mais comment il participe, et sur quel fondement. Car il peut rester spectateur… il peut prendre parti… ou il peut œuvrer à la réforme. Et c’est entre ces différentes attitudes que se dessine sa véritable place à l’égard du sens.
Ce jeune homme aurait pu passer devant cette scène comme tant d’autres l’avaient fait avant lui ; mais il choisit d’être une part de la solution. Et lorsqu’il devint Prophète, il ne renia pas ce choix : il le confirma.
Ainsi, le Pacte des Vertueux demeure le témoin d’une vérité essentielle : la justice n’a pas toujours besoin d’une autorité pour commencer, mais d’abord d’une conscience qui refuse de se taire. L’être humain ne peut peut-être pas changer le monde tout entier… mais il peut choisir la place qu’il y occupe.
Et c’est là que l’histoire commence.
*Article paru dans le n°107 de notre magazine Iqra.
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