Récits célestes (n°72) - Chaabane : lorsque le cap fut redressé et l’identité retrouvée
- Guillaume Sauloup
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Par Cheikh Abdelkader Belabdli
Ce jour-là, la ville ne connut ni événement visible ni scène de célébration que l’on raconterait dans les assemblées. La prière se déroulait, les rangs étaient ordonnés, les cœurs plongés dans le recueillement. Puis survint le basculement. Aucun tumulte ne l’annonça, aucun commentaire ne le suivit ; pourtant, une direction changea, et avec elle quelque chose de plus profond que l’orientation elle-même. En un instant, les corps se tournèrent dans la prière, et avec eux se redressa le sens de l’appartenance, comme si l’Histoire avait choisi d’écrire son nouveau chapitre dans le silence.
L’ordre divin descendit dans un verset bref, mais suffisant pour infléchir le destin d’une communauté entière : « Nous te voyons tourner ton visage vers le ciel ; Nous te tournerons donc vers une direction qui te satisfera. »
Ce verset n’était pas une simple indication de l’espace, mais la réponse à une longue attente et l’annonce de la fin d’une étape. Car le changement ne survint pas brusquement : il advint lorsque le moment fut mûr, lorsque la communauté fut prête à assumer le sens d’une indépendance symbolique.
La Sunna a conservé la trace de ce tournant à travers un récit d’une grande portée symbolique, rapporté par Ibn ‘Omar, qu’Allah l’agrée, lui et son père, qui dit : « Alors que les gens accomplissaient la prière de l’aube à Quba’, un homme vint à eux et dit : « Cette nuit, une révélation a été descendue au Messager d’Allah ﷺ, et il a reçu l’ordre de se tourner vers la Kaaba. Tournez-vous donc vers elle. » Ils faisaient alors face à la Syrie, et ils se tournèrent aussitôt vers la Kaaba. » (rapporté par Mouslim).
Il n’y eut dans le récit ni commentaire, ni débat, ni attente d’une explication supplémentaire. L’annonce fut faite, et l’acte suivit aussitôt. Les fidèles se tournèrent dans leur prière, alors même qu’ils étaient entre station debout et inclinaison ; toute la rangée changea d’orientation en un seul instant. La prière ne fut ni interrompue ni reprise, comme si cette réponse immédiate faisait elle-même partie de l’adoration. Ici, ce n’est pas tant la jurisprudence qui est mise à l’épreuve que l’obéissance consciente.
La première qibla s’inscrivait dans un cadre pédagogique transitoire, et non comme une étape définitive. Elle visait à former la communauté à l’obéissance, à l’inscrire dans la continuité des messages antérieurs, avant que ne lui soit accordé son symbole propre. Lorsque le changement advint, il n’abolit pas ce qui l’avait précédé : il en acheva simplement la fonction, avec retenue et sans rupture.
Car, dans la Révélation, les symboles ne sont jamais employés au hasard. Ils sont placés à un moment précis, pour une finalité donnée ; ils remplissent leur rôle éducatif, puis laissent place à une nouvelle étape, sans renier le passé ni le disqualifier. Dans la logique révélée, l’histoire ne s’efface pas : elle s’accomplit. Et les symboles ne sont pas méprisés, mais remplacés lorsque leur fonction arrive à son terme.
Le Coran a d’ailleurs explicitement souligné la dimension d’épreuve de ce changement lorsqu’il dit : « Nous n’avons établi la direction vers laquelle tu te tournais que pour distinguer celui qui suit le Messager de celui qui se détourne sur ses talons. »
L’épreuve ne résidait pas dans la nouvelle orientation elle-même, mais dans l’acceptation du changement. Car la véritable constance ne se mesure pas à l’attachement figé à l’habitude, mais à la capacité de se mouvoir lorsque l’ordre survient. Celui qui suivait le sens ne s’est pas arrêté à la forme.
Que cet événement survienne au mois de Chabane n’a rien d’anodin. Chabane est un mois de transition, situé entre deux temps, préparant ce qui vient après. Avant que le jeûne ne soit prescrit, avant que le Ramadhan n’entre avec toute sa densité spirituelle et collective, il fallait d’abord fixer l’orientation. Car aucun chemin ne peut être rectiligne sans une boussole claire, et aucun acte d’adoration ne s’accomplit pleinement sans l’unité de direction.
Dans ce contexte, le changement de qibla apparut comme l’annonce discrète de l’achèvement de l’identité de la communauté musulmane. Elle ne cherchait plus sa référence hors d’elle-même : elle possédait désormais son propre centre, son orientation claire et son symbole fédérateur. Il ne s’agissait pas d’un rejet du passé, mais d’un nouveau positionnement en son sein, une manière d’affirmer la continuité sans dissoudre la singularité.
Avec le temps, il apparut que cet événement, modeste dans sa forme, immense dans ses effets, constituait en réalité un véritable moment fondateur. Car la qibla n’est pas une simple direction géographique : elle est un point de convergence qui recompose la conscience collective, relie l’individu à la communauté, et la communauté à une finalité plus haute. Depuis ce jour, les musulmans partagent une même orientation vers laquelle ils se tiennent, quelles que soient la distance des lieux ou la diversité des époques.
Le changement de la qibla, lorsqu’il est lu à la lumière du Coran et de la Sunna, ne se réduit pas à une prescription juridique. Il se comprend comme le récit d’une transformation silencieuse, une transformation survenue au cœur de la prière, consignée par un hadith, portée par un verset, et pourtant capable de modifier le cours d’une communauté entière. Dans un monde où les changements s’accompagnent souvent de bruit et de fracas, cet épisode demeure le témoignage d’une autre manière de se transformer : une transformation qui naît de la confiance, s’accomplit dans le calme, et laisse une empreinte durable.
*Article paru dans le n°96 de notre magazine Iqra.
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*Article paru dans le n°90 de notre magazine Iqra.
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