Regard fraternel (n°89) - L’hospitalité codifiée à travers les âges
- Guillaume Sauloup
- il y a 60 minutes
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Par Nassera Benamra
L’hospitalité et le sens qu’on lui donne existent depuis l’aube des sociétés humaines. Les gestes d’hospitalité jalonnent l’histoire des peuples et reflètent leurs codes sociaux. Bien avant les identités, les lois, les frontières et les institutions, l’hospitalité structurait la vie collective et l’entraide. Offrir à l’autre de la nourriture, de l’eau, un abri, ou même une parole bienveillante à celui qui venait de loin, est un geste ancien, aussi vieux que la conscience du bien et du mal. Cette hospitalité, profondément humaine, a traversé les âges sans pour autant perdre son sens.
L’hospitalité dans l’antiquité gréco-romaine
Dans la Grèce antique, l’hospitalité, appelée « Xénia », est un devoir sacré qui ne relevait pas du simple devoir moral, elle créait un lien profond entre l’hôte et l’étranger. Accueillir l’autre, partager son repas, offrir un présent ou un objet symbolique participait d’un rituel précis, porteur de reconnaissance. Dès l’époque homérique, la « Xénia » structurait les relations entre aristocrates. Ceux qui appartiennent à un rang inférieur en sont exclus. Le conte grec relate l’histoire des héros de l’Iliade, sur le champ de bataille, Diomède et Glaucos renoncent au combat en découvrant un ancien pacte d’hospitalité liant les deux familles. Plus tard, cet esprit dépasse la sphère privée pour s’inscrire dans la vie de la cité où l’hospitalité devient un outil diplomatique, garantissant à l’étranger un statut reconnu et protégé.

À Rome, l’hospitalité, désignée par le terme « Hospitium », qui signifie un acte spontané et gratuit, fondé sur des conventions durables entre individus, familles et communautés. Dans la Rome antique, le pacte d’hospitalité devient une illustration du pouvoir. Les riches organisent des banquets où se croisent alliances politiques et discussion philosophiques. Les demeures aristocrates romaines s'équipent de thermes privés et de toilettes richement décorées pour assurer le confort des invités.
Dans le monde gréco-romain, l’hospitalité n’était pas un acte isolé, mais un cheminement progressif, ponctué de rites et d’étapes, par lequel l’étranger était intégré, non seulement dans la maison d’hôte, mais dans la communauté tout entière.
L’hospitalité en Chine antique et le Moyen-Orient antique
Dans la Chine antique, l’hospitalité est une question d’honneur, le fait de recevoir est une marque d'honneur imprégnée des valeurs confucéennes. Les familles aisées offrent à leurs hôtes des chambres séparées, belles et bien équipées.
Des serviettes chaudes, des bassins d’eau, des linges parfumés et accueillent leurs invités avec l’incontournable cérémonie du thé.

Dans les civilisations antiques du Moyen-Orient l'hospitalité est une valeur. Accueillir l'étranger, le voyageur ou le pèlerin, est une obligation morale. En Egypte ancienne, comme le témoignent les inscriptions hiéroglyphiques, les visiteurs sont considérés comme les envoyés des dieux. Ces pratiques ancestrales ont jeté les bases d'une tradition d'hospitalité qui perdure encore aujourd'hui dans la culture du Moyen-Orient. Des toilettes privées en pierre calcaire datant de 2 700 ans, ont été découvertes à Jérusalem.
L’hospitalité dans le cadre religieux
L’hospitalité plonge ses racines dans la tradition abrahamique. Abraham (le prophète Ibrahim, que la paix soit sur lui) en est le modèle par excellence : il accueille ses hôtes avec chaleur et délicatesse, veille à ce qu’ils ne manquent de rien, leur offre un repas préparé avec soin, et s’adresse à eux avec attention et bienveillance. Dans le judaïsme, l’hospitalité est comparable à un arbre fruitier. Quiconque est hospitalier aura de bons enfants. Dans le christianisme, le terme « d’hospitalité », hérité du grec, signifie littéralement « l’amour des étrangers ». Dans l’Ancien Testament, elle est même explicitement prescrite par Dieu : « Si un étranger vient séjourner avec vous dans votre pays, vous ne le maltraiterez pas. Vous traiterez l’étranger en séjour parmi vous comme un Israélite, comme l’un de vous ; vous l’aimerez comme vous-mêmes, car vous avez été étrangers en Égypte. Je suis l’Éternel, votre Dieu » (Lévitique 19, 33-34).
Dans l’islam, l’hospitalité (Dhiyafa) est une manifestation de la foi et un acte d’amour : ouvrir sa maison à un hôte c’est s’ouvrir à une expérience humaine enrichissante, un don offert sans rien attendre en retour. Elle n’est pas un simple devoir social, mais un moyen de renforcer notre lien avec Dieu et avec nos semblables.
Dans les trois religions monothéistes, accueillir l’étranger ne relève donc pas seulement de la bienséance : c’est un acte de foi, une manière d’exprimer sa gratitude envers Dieu et de reconnaître, en l’autre, une même humanité.
L’hospitalité au Moyen Âge et à la Renaissance
Au Moyen Âge, l’hospitalité devient un devoir chrétien, tout en reflétant fortement la hiérarchie sociale. Les nobles bénéficient de chambres individuelles et de lits garnis de plumes, tandis que les hôtes plus modestes dorment dans des dortoirs ou des salles communes. Les banquets, très protocolaires, obéissent à des codes rigoureux, sans oublier les réalités matérielles de l’époque : pots de chambre et latrines aménagées dans les murs, les « garde-robes ».
À la Renaissance, le raffinement atteint son apogée : le repas se fait art, avec des nappes parfumées à l’eau de rose et une vaisselle précieuse. L’art des bonnes manières s’impose comme norme et fait autorité ; la chaise, ainsi que les couverts, se généralisent. L’accès à des lieux d’aisance devient également un signe de considération et de respect envers les invités.
L’hospitalité dans les 18e, 19e et 20e siècle
Au 18ᵉ siècle, siècle des Lumières, les salons littéraires, souvent animés par des femmes influentes, réunissent intellectuels et artistes. L’hospitalité bourgeoise y valorise le confort et l’élégance : carafe d’eau sur la table de nuit, linge de qualité délicatement parfumé.
Au 19ᵉ siècle, l’époque victorienne impose une hospitalité plus stricte, fondée sur des invitations formelles, une tenue vestimentaire appropriée et des repas minutieusement réglés. Les jardins d’hiver offrent alors des espaces plus intimes pour recevoir.

Au début du 20ᵉ siècle, l’hospitalité demeure codifiée dans les milieux aristocratiques et bourgeois : dîners et bals se préparent par des invitations officielles, et les repas se déroulent assis, en plusieurs services.
Après la Seconde Guerre mondiale, elle se démocratise et devient plus conviviale : buffets, cocktails dînatoires, cuisines du monde… En France, les maisons modernes intègrent naturellement une chambre d’amis et des toilettes réservées aux invités, symboles d’un confort et d’un bien-être partagés.
Aujourd’hui, l’hospitalité contemporaine célèbre l’attention aux détails et le soin apporté au confort. Designers et décorateurs publient des ouvrages qui mettent en avant un nouvel art de vivre, empreint de raffinement, où le beau retrouve toute sa place.
*Article paru dans le n°95 de notre magazine Iqra.
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