À la découverte des mosquées du monde (n°96) - La Mosquée de Banbhore
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Par Noa Ory
Au bord ancien du delta de l'Indus, dans ce paysage où la terre et l'eau n'ont jamais cessé de redessiner leurs frontières, les vestiges de Banbhore gardent un secret millénaire. La mosquée qui s'y dessine encore, fragmentée, silencieuse, rendue à la poussière des âges n'est pas seulement un édifice ancien. Elle est l'un des premiers gestes architecturaux de l'islam dans cette région du monde : un acte de foi tracé dans la pierre avant même que ses formes n'eussent trouvé leur langage définitif.
« Seize années après la conquête »
Une inscription, retrouvée parmi les décombres, situe la fondation de la mosquée aux alentours de 727 de notre ère. Ce détail, d'apparence technique, est en réalité vertigineux : il place l'édifice à peine seize années après la conquête du Sindh par Mohammed ibn ElQâsim, en 711. Seize ans. Le temps d'une génération à peine, et déjà la prière s'est organisée, la pierre a été taillée, la direction de La Mecque a été calculée et inscrite dans un mur.
Cette précocité dit quelque chose d'essentiel sur la nature de la présence islamique en ces terres : elle n'était pas seulement militaire. Elle était aussi, d'emblée, spirituelle et architecturale. Bâtir une mosquée, c'était affirmer une présence, ordonner un espace, instituer une communauté.

La ville elle-même identifiée par de nombreux chercheurs à Daybul, grand port mentionné dans les sources arabes et persanes, constituait une porte stratégique entre le monde de l'Indus et les réseaux commerciaux de l'océan Indien. Ce n'est pas dans un désert que l'islam s'est implanté : c'est au cœur d'un espace déjà mondialisé, structuré par des siècles de commerce, de foi et de circulation.
Une ville carrefour, matrice de l'édifice
Bien avant que le premier pilier de la mosquée ne fût dressé, Banbhore existait. Elle existait depuis le Ier siècle avant notre ère, animée par une succession de civilisations qui y avaient laissé leurs empreintes : les Scythes et les Parthes d'abord, puis les influences bouddhistes, et enfin, à partir du VIIIe siècle, la présence islamique qui allait durer cinq siècles.
Les fouilles archéologiques ont livré un portrait saisissant de cette intensité. Des monnaies sassanides, omeyyades et abbassides. Des céramiques d'une finesse rare. Des objets d'ivoire façonnés à une échelle industrielle, qui font de Banbhore le plus grand atelier de travail de l'ivoire connu de l'Antiquité. Des marchands de Palmyre y séjournaient. Des prédicateurs chrétiens et manichéens y avaient fait escale. Des soies de Chine, du safran du Khorasan, du verre syrien y transitaient.

La mosquée ne s'inscrit donc pas dans un vide. Elle naît au cœur d'un monde où les dieux, les langues et les marchandises n'ont jamais cessé de voyager.
Le plan : une clarté de l'essentiel
L'architecture de la mosquée, telle que les fouilles l'ont restituée, frappe d'abord par sa rigueur tranquille.
Le plan est quadrangulaire, environ trente-sept mètres de côté, structuré autour d'une cour centrale pavée de briques. Trois côtés sont bordés de galeries à colonnes ; l'occidental accueille la salle de prière proprement dite, dont le toit, aujourd'hui disparu, reposait sur trente-trois piliers en bois, dressés sur des bases de grès. Les murs extérieurs, épais de plus d'un mètre, sont construits en blocs de calcaire. Leur robustesse dit une volonté de durée, de permanence, comme si ceux qui bâtissaient savaient qu'ils posaient là quelque chose qui devrait traverser le temps.
Cette organisation rapproche directement Banbhore des premières grandes mosquées de l'Orient musulman : celle de Koufa, édifiée en 670, et celle de Wâsit, au début du VIIIe siècle. Même logique de cour centrale. Même sobriété structurelle. Même disposition hypostyle où la colonne porte le ciel sans intermédiaire ornemental. Ce n'est pas une coïncidence : c'est une filiation, la trace d'un modèle qui voyageait avec les conquérants et les croyants.
L'absence qui parle
L'un des éléments les plus éloquents de la mosquée est précisément ce qui lui manque : le mihrâb.
Cette niche creusée dans le mur de la qibla pour indiquer la direction de la prière est aujourd'hui si intimement associée à l'idée même de mosquée, qu'on pourrait croire à une lacune, à une destruction. Mais non, c'est une absence originelle, et elle est une information capitale. Elle dit que cet édifice appartient à un temps d'avant la codification, à ce moment bref et précieux où la forme n'était pas encore fixée, où l'on cherchait encore la meilleure manière de traduire en pierre ce que la foi demandait à l'espace.

La direction de La Mecque est ici donnée par le mur lui-même, nu, sans signal architectural élaboré. Et cet essentiel se révèle avec une précision remarquable : la qibla de Banbhore est orientée à deux degrés et demi seulement de La Mecque. Pour un édifice du VIIIe siècle, aux confins du monde islamique alors connu, cette exactitude témoigne d'une science et d'une intention que l'on ne saurait sous-estimer.
La mémoire des pierres remployées
Les fouilles ont également révélé que certains blocs de la mosquée proviennent de structures antérieures, possiblement des sanctuaires hindous. Ce phénomène du spolia, la réutilisation de matériaux anciens dans un édifice nouveau, est courant dans l'architecture des premiers siècles islamiques. Mais à Banbhore, il prend une résonance particulière.
Ces pierres portent en elles la mémoire d'autres dieux, d'autres prières, d'autres formes de l'élévation. La mosquée ne les efface pas : elle les intègre, les réoriente, les fait parler une nouvelle langue sans leur ôter leur ancienne voix. C'est peut-être l'image la plus juste de ce que fut Banbhore dans l'histoire longue des civilisations : non pas une rupture, mais une continuité transformée, une terre qui a su accueillir les dieux successifs sans jamais tout à fait oublier les précédents.
Cinq siècles de prière, puis le silence
L'analyse stratigraphique du site a permis d'identifier quatre phases de construction successives. La mosquée a vécu, s'est adaptée, a été réparée et repensée au fil des siècles. Elle a accompagné l'essor de la ville, puis, inexorablement, son déclin.

Aux alentours de l'an mille, le cours de l'Indus se modifie. Le fleuve s'éloigne. Banbhore, privée de son accès aux routes commerciales qu'il irriguait, perd peu à peu sa raison d'être. Vers le XIIIe siècle, des couches archéologiques de destruction, structures effondrées, restes humains abandonnés, témoignent d'une fin brutale. La ville est abandonnée. La mosquée entre dans le silence.
Elle y demeurera plusieurs siècles, enfouie sous les sédiments du delta, jusqu'à ce que les fouilles de F. A. Khan, entre 1958 et 1964, lui redonnent une silhouette. Des équipes pakistanaises, italiennes et françaises poursuivent aujourd'hui ce travail de mémoire, exhumant un monde que le fleuve avait recouvert de son indifférence.
Ce que ces ruines nous disent encore
La mosquée de Banbhore ne fascine ni par la hauteur de ses coupoles, ni par la richesse de ses ornements, elle n'en a pas. Elle appartient à un autre registre, celui de l'architecture du commencement : avant les formes pleinement codifiées, avant les grandes synthèses impériales, avant les splendeurs de Cordoue ou d'Ispahan.
Elle nous dit que l'islam, en arrivant aux portes de l'Inde, n'a pas attendu d'avoir des formes parfaites pour bâtir. Il a bâti avec ce qu'il avait : des pierres remployées, des piliers en bois, un mur nu orienté vers La Mecque. Et dans ce geste simple, rigoureusement orienté, réside une grandeur que nulle coupole dorée ne saurait surpasser.

Banbhore figure aujourd'hui sur la liste indicative du patrimoine mondial de l'UNESCO. Son inscription définitive reste en suspens, comme si le monde hésitait encore à mesurer ce qu'il a failli perdre.
*article paru dans le n°105 de notre magazine Iqra.
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