Récits célestes (n°74) - Allahou Akbar : entre les données linguistiques et la signification théologique et philosophique
- Guillaume Sauloup
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Dans la conscience contemporaine, l’expression « Allahou Akbar » « Allah est le plus grand » n’est plus seulement une formule linguistique employée dans un cadre cultuel : elle s’est transformée, qu’on le veuille ou non, en un marqueur culturel chargé de connotations, particulièrement dans les sociétés occidentales. Le non-musulman l’entend souvent hors de son contexte doctrinal et sémantique ; elle se trouve alors réduite à un stéréotype, associée à la violence et à la peur, ou comprise comme un simple cri d’émotion plutôt que comme une proposition porteuse de sens. Or, dans sa structure originelle, cette formule n’est ni un slogan psychologique ni un discours politique. C’est une expression d’une densité philosophique remarquable, qui condense une vision entière du monde, de l’existence et du temps.
Du point de vue linguistique, « Allahou Akbar » est une phrase nominale composée d’un sujet et d’un attribut, l’attribut y étant un nom au comparatif/superlatif (Ism ettafḍîl). Or, en arabe, ce type de forme n’atteint généralement sa pleine précision qu’avec la mention du terme de comparaison : plus grand que quoi ? plus fort que qui ? plus beau que quoi ? Ici, la formule apparaît selon un procédé singulier : le complément de comparaison est omis ; le terme par rapport auquel s’établirait la supériorité n’est pas nommé. On ne dit pas : « Allah est plus grand que le monde », ni « que l’univers », ni « que l’homme ». La phrase est laissée ouverte, sans borne lexicale, sans plafond sémantique : elle échappe à toute clôture de sens, comme si la langue elle-même refusait d’enfermer la grandeur divine dans une mesure ou un vis-à-vis déterminé.
Ce retranchement n’est pas une faiblesse de construction ; en rhétorique arabe, c’est au contraire une ellipse délibérée qui vise l’absolu. Le sens n’est ni mesurable, ni circonscrit, ni refermé. Comme si la langue, en pleine conscience de ses limites, reconnaissait son incapacité à nommer le « domaine » où s’opère la comparaison, et choisissait donc de se taire à son sujet, en le laissant ouvert sur l’indéfini, voire sur l’infini. C’est là que la grammaire engendre d’elle-même la signification théologique, sans avoir besoin d’un appareillage théorique extérieur : Allah est plus grand que tout ce qu’il est possible de concevoir, non pas plus grand que telle chose déterminée. Autrement dit, la formule ne place pas Allah en compétition avec un objet ; elle défait l’idée même d’un terme de comparaison susceptible de Le contenir. Elle proclame une grandeur qui dépasse le pensable, et, par un effet presque paradoxal, c’est précisément l’ellipse qui exprime le mieux, l’incommensurable.
Mais, dans le contexte occidental moderne, le problème est que l’expression est parfois comprise selon une implication erronée : comme si elle établissait une comparaison entre le Dieu des musulmans et d’autres divinités, ou entre une religion et une autre, voire entre un groupe et un autre. Or, dans sa signification première, telle que la porte la vision unitaire du monothéisme, la formule réfute précisément le principe même de la comparaison. Elle ne dit pas : « notre Dieu est plus grand que vos dieux », mais plutôt : le Dieu véritable n’entre pas dans une échelle. Il n’est ni mesurable, ni « concurrent », ni intégrable à une logique de classement élaborée par l’humain. Autrement dit, le comparatif n’est pas ici un outil de rivalité identitaire : il devient un moyen linguistique de signifier l’incommensurable, de rappeler que le divin ne saurait être inscrit dans un système de hiérarchisation humain. »
De là, se comprend la portée philosophique de la formule : « Allahou Akbar » qui n’est pas une phrase de confrontation, mais une phrase de déconstruction. Déconstruction des absolus artificiels : l’absolu de la puissance, l’absolu de l’histoire, l’absolu de l’homme, et jusqu’à l’absolu du temps lui-même. Car le temps, dans l’expérience humaine, est peut-être ce qui enferme le plus radicalement la conscience : avant et après, passé et futur, attente et perte. L’être humain ne perçoit l’existence qu’à travers le temps et il ne comprend le sens qu’à la mesure de la durée de sa présence au monde.
Or, le Coran propose une conception radicalement différente : le temps n’est pas un cadre supérieur à l’existence, mais une composante de l’existence créée. La nuit et le jour, l’alternance, la durée, l’avancée même, tout cela relève du créé. Ainsi, Allah Le Très-Haut, dit : « C’est Lui qui a créé la nuit et le jour, le soleil et la lune. Le temps n’est donc pas une scène éternelle sur laquelle se dérouleraient les événements ; il est, au contraire, l’une des créatures sur lesquelles les événements se produisent. Autrement dit, ce n’est pas l’univers qui « habite » un temps absolu : c’est le temps qui fait partie de l’univers, et qui, comme lui, dépend de Celui qui l’a fait être.
Ici, deux récits coraniques mettent en scène, avec une force très particulière, une sorte de « franchissement » du temps lui-même. Le premier est celui de ʿOuzayr (Ezra) : passant devant une cité en ruine, il s’écrie : « Comment Dieu redonnera-t-Il vie à cela après sa mort ? » Alors Allah le fait mourir cent ans, puis le ressuscite. Lorsqu’il revient à lui, il croit n’être resté là « qu’un jour, ou une partie de jour ». Un siècle entier se trouve ainsi replié, dans son expérience consciente, en un seul instant de perception. Le long temps n’est plus vécu comme du temps ; il apparaît plutôt comme une sorte de « coupure » quasi illusoire à l’intérieur de l’expérience humaine.
Et le récit des Compagnons de la caverne est encore plus éloquent à cet égard. Ils dormirent trois cents ans, et en ajoutèrent neuf, puis se réveillèrent en se demandant : « Combien de temps êtes-vous demeurés ? » Ils répondirent : « Nous sommes restés un jour, ou une partie de jour. » Des siècles entiers se trouvent ainsi convertis, dans leur conscience, en une sensation presque instantanée. Le temps, tel que le Coran le donne à penser ici, n’apparaît pas comme une réalité absolue, il se révèle plutôt comme une expérience relative à l’intérieur de la création.
À la lumière de cela, « Allahou Akbar » devient une formule qui dépasse le seul registre de la puissance et de l’élévation pour toucher un sens plus profond : Allah est trop grand pour être contenu par la durée, trop grand pour être mesuré par l’instant, trop grand pour être saisi selon la logique du « avant » et du « après ». Autrement dit, dans la perspective coranique, Allah est au-delà du temps, non pas seulement au sens d’une hauteur « spatiale », mais au sens où Il n’est pas soumis à sa logique même. Le temps est une créature, et Allah en est le Créateur ; le temps est limité, tandis que Allah est absolu ; le temps change, tandis que Allah est éternel.
Et c’est ici qu’apparaît une fine nuance linguistique entre le fait de dire : « Allahou Akbar » et celui de dire : « Allah el-Akbar ». La première forme demeure ouverte, sans détermination ni limitation : elle ne referme pas le champ de la comparaison sur un objet particulier. La seconde, en revanche, du point de vue de la structure apparente, fait de « el-Akbar » un attribut défini ; elle suggère, surtout dans un contexte d’usage non islamique, l’existence d’un domaine de comparaison, ou d’un ensemble présupposé, au sein duquel ce qualificatif prendrait place.
Une objection linguistique légitime peut alors être soulevée : « el-Akbar » n’est-elle pas, ici, un qualificatif explicatif plutôt que comparatif, comme lorsque l’on dit « le Noble Coran » ou « l’illustre Compagnon », sans supposer pour autant l’existence de corans qui ne seraient pas nobles, ou de compagnons qui ne seraient pas illustres ? L’objection est fondée du point de vue de l’usage arabe, car, dans ce type de tournures, l’article défini « el- » peut servir à expliciter et à renforcer, mais non à comparer.
Cependant, la nuance décisive ne réside pas dans la possibilité linguistique, mais dans l’effet sémantique en contexte : l’expression « Allah el-Akbar », bien qu’elle soit correcte du point de vue de la langue, laisse l’esprit d’un auditeur non musulman ouvert à l’hypothèse d’une pluralité ou d’une hiérarchisation. À l’inverse, la formule coranique et transmise « Allahou Akbar » est dépourvue de toute détermination : elle ferme la porte à la comparaison dès sa racine et coupe la voie à toute représentation de multiplicité ou de gradation. Elle ne se contente pas d’affirmer la grandeur : elle nie le cadre même dans lequel la grandeur pourrait être mesurée.
En ce sens, la question n’est pas seulement celle de la correction linguistique, mais celle d’un choix sémantique délibéré au cœur du discours de l’unicité. La langue autorise la forme définie, mais la Révélation a retenu la forme ouverte, car il ne s’agit pas ici de qualifier, mais de nier la limite elle-même. Il ne s’agit pas de dire : Allah est le plus grand au sein d’une échelle, mais de dire que l’idée même d’échelle ne lui est pas applicable.
C’est ici que la langue, la doctrine et la philosophie se rejoignent en un point unique : la grammaire ouvre la phrase à l’absolu, la doctrine remplit cet absolu de transcendance, et le Coran place le temps lui-même dans ce dont on nie la limitation et la mesure. Tout ce qui se mesure au temps, rapetisse ; tout ce qui effraie par sa longueur s’amoindrit ; tout ce qui pèse par l’attente est reconduit à sa juste proportion.
« Allahou Akbar » n’est donc pas une simple formule cultuelle, mais une construction cognitive complète : dans la langue, il y a suppression du cadre ; dans la doctrine, négation de la limite ; et, dans la philosophie coranique, déstabilisation de la structure même du temps. C’est une phrase qui dit, sans crier : « Allah n’est pas seulement plus grand que les choses, Il est plus grand que le temps qui rend les choses possibles dans notre conscience humaine limitée. »
Ainsi, le sens boucle sa boucle : si le temps est la plus grande contrainte de la conscience humaine, alors « Allahou Akbar » est la formule coranique qui libère la conscience de cette contrainte. Ce n’est pas une information sur une hiérarchie, mais une proclamation de l’absolu : Allah, dans l’essence de la conception unitaire, est au-delà du temps ; aucun instant ne Le porte, aucun « avant » ni « après » ne Le limite ; c’est Lui, au contraire, qui tient le temps lui-même dans la prise de la création.
*Article paru dans le n°97 de notre magazine Iqra.
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