Le Coran m’a appris (n°64) - Ne jamais laisser la haine gouverner la justice

Par Cheikh Khaled Larbi
Le Coran m’a appris que la justice ne doit jamais changer de visage selon celui qui se tient devant nous. Elle ne saurait être généreuse envers ceux que nous aimons et impitoyable en-vers ceux que nous rejetons. Elle est une exigence de conscience, particulièrement lorsque nos blessures, nos appartenances ou nos préjugés nous invitent à détourner le regard.
Il est facile de réclamer justice lorsque nous sommes victimes. Il est plus difficile de la défendre lorsque la victime nous est étrangère, lorsque son histoire nous est lointaine ou lorsque sa souffrance dérange nos certitudes. C’est pourtant dans cette épreuve que se mesure la sincérité de nos principes : la justice n’est pas un privilège que nous accordons à ceux qui nous ressemblent, mais un devoir que nous devons à tout être humain.
La justice commence là où s’arrête la haine
Le Coran énonce cette exigence avec une force remarquable :
﴿يَا أَيُّهَا الَّذِينَ آمَنُوا كُونُوا قَوَّامِينَ لِلَّهِ شُهَدَاءَ بِالْقِسْطِ ۖ وَلَا يَجْرِمَنَّكُمْ شَنَآنُ قَوْمٍ عَلَىٰ أَلَّا تَعْدِلُوا ۚ اعْدِلُوا هُوَ أَقْرَبُ لِلتَّقْوَىٰ﴾
« Ô vous qui croyez ! Soyez fermes dans l’accomplissement de la justice, témoins équitables pour Allah. Et que la haine pour un peuple ne vous incite pas à être injustes. Soyez justes : cela est plus proche de la piété. »
Coran, 5:8
Ce verset ne nous demande pas seulement d’aimer la justice : il nous apprend à la pratiquer lorsque cela nous est difficile. Il nous rappelle que l’hostilité, même nourrie par une souffrance réelle, ne saurait devenir une autorisation d’être injuste.
La justice exige du courage : celui de reconnaître les faits, de nommer les torts sans les dissimuler et de condamner les actes sans accuser indistinctement des peuples en-tiers. Être juste envers ceux que l’on aime est naturel, demeurer juste envers ceux que l’on n’aime pas est une véritable épreuve morale.
Nul ne porte la faute d’autrui
Le Coran pose un autre principe fondamental :
﴿وَلَا تَزِرُ وَازِرَةٌ وِزْرَ أُخْرَىٰ﴾
« Nulle âme ne portera le fardeau d’une autre. »
Coran, 6:164
Nul ne doit être rendu coupable en raison de son origine, de sa nationalité ou de son appartenance. La responsabilité se rapporte aux actes et aux faits établis, non à une identité collective. Les enfants n’héritent pas de la culpabilité de leurs ancêtres, ils héritent, en revanche, de la responsabilité de connaître l’histoire et de ne pas reproduire ses injustices.
Cette distinction est essentielle : transmettre la mémoire, ce n’est pas transmettre la haine, reconnaître les responsabilités, ce n’est pas condamner des innocents.
Se souvenir sans renoncer à la justice
Le 17 octobre 1961 demeure une page douloureuse de l’histoire franco-algérienne. A Paris, des milliers d’Algériens manifestèrent contre le couvre-feu qui leur était spécifiquement imposé. La répression policière fut d’une extrême violence : des milliers de personnes furent arrêtées et des manifestants furent tués. Certains corps furent retrouvés dans la Seine. Si le bilan exact des victimes reste discuté par les historiens, la gravité de la répression est établie.
Le 16 octobre 2021, le président de la République reconnut comme « inexcusables pour la République » les crimes commis cette nuit-là sous l’autorité de Maurice Papon.
Se souvenir de cette tragédie ne signifie pas entretenir une opposition entre les Français et les Algériens, ni enfermer les générations présentes dans les blessures du passé. Cela signifie reconnaître les victimes, regarder l’histoire avec lucidité et comprendre où peuvent conduire la discrimination, la déshumanisation et l’abus de pouvoir.
Une souffrance ne doit jamais servir à effacer une autre souffrance. Une injustice subie ne justifie pas une injus-tice nouvelle. La vérité n’a pas besoin de haine pour être entendue, et la mémoire n’a pas besoin de vengeance pour rester vivante.
La dignité humaine ne se négocie pas
Allah dit :
﴿وَلَقَدْ كَرَّمْنَا بَنِي آدَمَ﴾
« Certes, Nous avons honoré les enfants d’Adam. »
Coran, 17 :70
Cette dignité ne dépend ni de la puissance, ni de la nationalité, ni de la religion, ni du regard que les autres portent sur nous. Elle nous rappelle que personne ne doit être humilié, méprisé ou privé de ses droits en raison de ce qu’il est.
Le Prophète ﷺ a enseigné :
﴿الْمُسْلِمُ مَنْ سَلِمَ الْمُسْلِمُونَ مِنْ لِسَانِهِ وَيَدِهِ ﴾
« Le musulman est celui dont les musulmans sont préservés de sa langue et de sa main. »
Sahih El-Boukhari, no 10 ; Sahih Mouslim, no 40
Cette parole nous invite à une vigilance quotidienne : dénoncer sans humilier, condamner sans généraliser, défendre les victimes sans appeler à la vengeance. La force morale ne consiste pas à entretenir la rancœur, mais à préserver son sens de la justice jusque dans l’épreuve.
Faire de la mémoire une responsabilité
Le Coran ne nous demande ni d’oublier les injustices ni de nier nos blessures. Il nous appelle à les regarder avec conscience, équité et responsabilité.
La mémoire du 17 octobre 1961 peut ainsi devenir une leçon pour les générations futures : apprendre à reconnaître les souffrances, à établir les responsabilités et à protéger chaque être humain contre l’arbitraire. Il ne s’agit pas de léguer une dette de colère, mais un devoir de vigilance.
Le Coran m’a appris que l’on peut dénoncer l’injustice sans devenir injuste, défendre les victimes sans condamner des innocents et rechercher la vérité sans nourrir la vengeance.
Il m’a appris que la piété ne se mesure pas seulement à nos paroles ou à nos pratiques, mais aussi à notre capacité de rester équitables lorsque nos émotions nous éprouvent.
Car la justice grandit lorsque la haine recule. Et la paix devient possible lorsque la mémoire éclaire les consciences au lieu d’enchaîner les cœurs au passé.
*Article paru dans le n°125 de notre magazine Iqra.
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