top of page

Le Hadith de la semaine (n°92) - La douceur du cœur et la protection des plus vulnérables


Par Cheikh Younes Larbi

D’après Abou Hourayra (qu’Allah l’agrée), un homme se rendit auprès du Messager d’Allah ﷺ et se plaignit de la dureté de son cœur. Il lui répondit : « Si tu veux que ton cœur s’adoucisse, alors nourris le nécessiteux et passe ta main sur la tête de l’orphelin » (Rapporté par l’imam Ahmad et d’autres).


Lorsque cet homme vint se plaindre au Prophète ﷺ de la dureté de son cœur, il ne se plaignait ni d’un manque de science ni d’un défaut dans l’adoration, mais décrivait un état intérieur de fermeture et de repli sur soi. Ce qui retient l’attention, c’est que la réponse ne s’est pas dirigée directement vers le ciel, mais vers la terre, vers l’autre être humain : l’affamé et l’orphelin. Comme si le message signifiait que la voie de la purification intérieure passe nécessairement par l’ouverture vers l’extérieur, et que la relation avec Allah ne se dissocie pas de la relation avec l’être humain. Le Coran a établi ce sens lorsqu’il a lié la foi à la bienfaisance concrète en disant : « La vraie piété ne consiste pas à tourner vos visages vers l’Orient ou vers l’Occident, mais la vraie piété est celle de celui qui croit en Allah… et qui donne de ses biens, par amour pour Lui, aux proches, aux orphelins et aux nécessiteux… » (El-Baqara, 177).


Et comme l’a dit le Prophète ﷺ : « Aux miséricordieux, le Tout-Miséricordieux leur fait miséricorde. Faites miséricorde à ceux qui sont sur la terre, et Celui qui est au ciel vous fera miséricorde. » (Rapporté par Et-Tirmidhî).


L’être humain qui est exposé quotidiennement aux nouvelles douloureuses, aux images de guerres, aux crises migratoires et à la solitude des grandes métropoles peut en venir à ressentir que la compassion constante devient un épuisement difficile à supporter. Il choisit alors, consciemment ou non, de fermer certaines fenêtres de son cœur, se privant en même temps de l’une des sources les plus profondes du sentiment d’appartenance à ce monde.


C’est ici qu’interviennent le fait de nourrir le nécessiteux et de passer une main sur la tête de l’orphelin, comme une rupture de cet enfermement. Nourrir n’est pas seulement un acte caritatif accompli puis oublié, mais un moment de reconnaissance réciproque de l’humanité : tu reconnais son besoin, et il reconnaît ta présence dans son monde. Allah a fait de cet acte un signe de la foi authentique lorsqu’Il dit : « Ils offrent la nourriture, par amour pour Lui, au pauvre, à l’orphelin et au captif. » [El-Insan, 8]. Et le Prophète ﷺ a dit :« N’est pas croyant celui qui se rassasie tandis que son voisin, à ses côtés, a faim. » (Rapporté par Et-Tabarani).


Durant ce bref instant, s’effacent les différences que produisent l’économie, la langue ou la culture, et un seul élément demeure : nous sommes des êtres qui ont besoin les uns des autres. Allah le Très-Haut dit : « Et si Allah ne repoussait pas les gens les uns par les autres, la terre serait corrompue. Mais Allah est Détenteur de grâce envers les mondes. » (El-Baqara, 251).


Quant au fait de passer la main sur la tête de l’orphelin, il dépasse le simple geste affectif : il s’agit d’une réhabilitation du contact réel et sensible dans la relation humaine, à une époque où les liens se tissent de plus en plus à travers les écrans et les messages instantanés. Cette main posée n’est pas seulement symbolique, elle est existentielle : elle dit à l’enfant qui a perdu son premier soutien : « Tu n’es pas seul dans ce monde. » Et elle dit à celui qui tend la main : « Tu es capable d’être une part de la guérison d’autrui, et donc de ta propre guérison. » Le Prophète ﷺ a donné à la prise en charge de l’orphelin une proximité particulière avec lui en disant : « Moi et le garant de l’orphelin, nous serons au Paradis comme cela », en joignant l’index et le majeur. (Rapporté par El-Boukhârî).


Dans les pays d’Occident, où les questions d’identité, d’intégration et de pluralité se posent quotidiennement, cette vision acquiert une dimension supplémentaire. La coexistence ne se construit pas seulement par les lois et les institutions, mais par un réseau subtil de petites relations humaines : un voisin qui sourit à son voisin, une main tendue vers un nécessiteux, une parole adressée à un enfant qui a perdu le sentiment de sécurité. Le Coran a exprimé cette dimension sociale globale en disant : « Adorez Allah et ne Lui associez rien, et soyez bienfaisants envers les parents, les proches, les orphelins, les nécessiteux, le voisin proche et le voisin éloigné… » (En-Nisa’, 36). Ce sont ces gestes simples qui façonnent le véritable climat moral de toute société, quel que soit le degré de son développement matériel.


De plus, cette orientation prophétique ne pose aucune condition doctrinale ou culturelle à celui à qui l’on tend la main de l’aide et de la miséricorde. Le nécessiteux reste un nécessiteux, l’orphelin reste un orphelin, qu’il appartienne à telle religion ou à telle culture. Cela ouvre la voie à une compréhension de la compassion et de la miséricorde comme valeurs universelles, que nul groupe ne monopolise et qu’aucun discours ne réduit. Le Coran a exprimé cet horizon humain général en disant : « Nous ne t’avons envoyé que comme miséricorde pour les mondes. » (El-Anbiyâʾ, 107).


Le croyant y voit un chemin vers l’agrément d’Allah, et d’autres y voient l’incarnation des plus hautes valeurs humaines. Mais tous se rejoignent en un point : le monde devient moins dur lorsque nous choisissons d’être plus miséricordieux.


Cependant, le véritable défi ne réside pas dans la compréhension de ces significations, mais dans leur traduction en un mode de vie. L’adoucissement du cœur ne s’obtient pas par une émotion passagère, mais par la répétition de l’acte jusqu’à ce qu’il devienne une habitude, puis une part de l’identité. Le Prophète ﷺ a résumé cette voie pratique en disant : « Les plus aimés d’Allah sont ceux qui sont les plus utiles aux gens. » (Rapporté par Et-Tabarani).


De cette perspective éclairée, le hadith apparaît comme l’appel à une révolution silencieuse, qui ne vise pas à changer les systèmes, mais à transformer les cœurs qui vivent en leur sein. Une révolution qui commence par une bouchée donnée, une main tendue, une caresse offerte, mais qui, en profondeur, redessine la relation de l’homme avec lui-même et avec le monde.



*Article à paraître dans le n°95 de notre magazine Iqra.




LIRE AUSSI :

Commentaires


bottom of page