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Récits célestes (n°80) - L’Aïd entre victoire et épreuve : comment la foi fait-elle naître la joie en toute circonstance ?

  • il y a 6 jours
  • 9 min de lecture

Par Cheikh Abdelkader Belabdli

En ce temps-là, rien, à Baghdad, ne laissait présager l’Aïd. La ville, jadis cœur du monde et demeure du savoir, n’était plus qu’un champ de ruines et de flammes ; et le Tigre, comme le rapportent les historiens, s’assombrissait de l’encre des livres et du sang des hommes. L’État s’était effondré, la sécurité avait disparu, et les gens erraient entre perte, peur et stupeur, au point qu’il semblait que l’histoire elle-même y eût refermé sa page.


De lourds jours passèrent sur Bagdad meurtrie… puis vint l’Aïd, non tel qu’on le connaît aux temps de l’aisance, mais tel que son sens se révèle à l’heure de la détresse.


Un croissant se levait sur une ville dont les blessures n’avaient pas encore cicatrisé. C’est alors qu’une question surgissait au milieu des décombres : comment apercevoir le croissant dans une cité qui semblait avoir perdu jusqu’à son ciel ? Et quel Takbir pouvait s’élever de gorges accablées par le chagrin ? Mais la question plus profonde n’était pas : l’Aïd viendra-t-il ? Elle était plutôt : comment cela serait-il encore possible ?


Lorsque la civilisation s’effondre… que reste-t-il ?


Après la chute de Baghdad, il ne subsistait plus rien des signes de la puissance : ni État pour rassembler, ni autorité pour protéger, ni ordre pour régir la vie des hommes. Pourtant, ce qui demeurait allait bien au-delà de tout cela.


La prière continuait d’être accomplie, fût-ce dans la peur. Le Takbir continuait d’être proclamé, fût-ce à voix basse. L’aumône continuait d’être donnée, d’un peu vers moins encore. Et surtout, avant et après toute chose, demeurait le lien des cœurs avec Allah, un lien qui ne s’effondre pas avec la chute des villes. C’est comme une leçon qui se répète à travers les siècles : les murailles ne tiennent debout que si elles reposent sur des significations profondes. Si la civilisation s’écroule mais que la foi demeure, alors la chute n’est pas totale.


L’Aïd entre victoire et épreuve


On pourrait penser que l’Aïd est le fruit de la victoire, et que la joie ne s’accomplit pleinement qu’aux temps de la stabilité. Pourtant, le Coran rattache l’Aïd à une signification plus profonde encore, lorsqu’Allah, Très-Haut, dit : « afin que vous complétiez le nombre (de jours), que vous proclamiez la grandeur d’Allah pour vous avoir guidés, et que vous soyez reconnaissants. »


Ainsi, l’Aïd est, dans son essence, un acte d’adoration ; et le Takbir qu’on y prononce est une glorification d’Allah pour la guidée, non pour le changement des circonstances. C’est pourquoi l’Aïd ne change pas avec le changement des situations : au temps de la victoire, il est un moment de gratitude ; au temps de l’épreuve, il devient un moment de patience et de fermeté. C’est là que se définit, en islam, la véritable mesure de la joie : non par ce qui advient à l’homme, mais par la connaissance d’Allah qui demeure établie dans son cœur.


Dès lors, la joie de l’Aïd n’est pas le simple reflet de la réalité extérieure ; elle est l’un des effets de la foi. C’est la foi qui donne à l’homme la capacité de se réjouir en Allah, que le monde s’ouvre largement devant lui ou qu’il se resserre autour de lui.


L’Aïd comme acte de résistance spirituelle


En temps d’aisance, certaines significations de l’Aïd peuvent demeurer voilées ; mais dans l’épreuve, elles se dévoilent, et l’attachement à cette célébration devient un acte conscient, un choix délibéré : proclamer la grandeur d’Allah… alors même que la peur habite le cœur ; se rassembler… alors même que la perte disperse ; se réjouir… non parce que l’on ne souffre pas, mais parce que l’on refuse de se laisser posséder par la souffrance ; demeurer un être humain intérieurement uni… malgré tout ce qui appelle à la rupture et à l’effondrement.


Ici, l’Aïd n’est pas un déni du réel, mais une manière nouvelle de le regarder à la lumière de la foi. Ce n’est pas un rire jeté par-dessus les blessures, mais une fermeté qui se tient sous leur poids. Il est une forme de résistance d’un autre ordre : une résistance qui préserve l’équilibre de l’être et empêche que l’épreuve extérieure ne se transforme en défaite intérieure.


De Bagdad à la réalité d’aujourd’hui


Bagdad n’est pas un souvenir lointain ; elle est un miroir dont les images se répètent sous des noms différents. A notre époque, beaucoup vivent des conditions éprouvantes, semblables dans leur essence à ces heures de l’histoire : des maisons détruites, des familles dispersées, et de longues nuits d’angoisse et d’attente. Et pourtant, lorsque vient l’Aïd, les gens se rendent à la prière selon leurs moyens, soucieux de préserver, dans leur existence, la trace vivante de ce rite.


En certains lieux, les enfants revêtent un habit neuf et modeste au milieu des ruines de l’ancien monde, et les takbirât s’élèvent, non pour dissimuler la douleur, mais pour l’encercler et la ramener à sa juste mesure. En ces instants, le Takbir semble n’être pas seulement une voix que l’on entend, mais une signification qui résiste, une forteresse qui se bâtit dans les cœurs.


C’est alors qu’apparaît un sens profond : l’Aïd n’est pas façonné par les circonstances ; il se façonne dans les cœurs. Et la paix véritable ne commence pas à l’extérieur, mais au-dedans de l’être.


Qu’est-ce qui maintient l’Aïd vivant ?


Ce ne sont ni les mets, ni les vêtements, ni les apparences. Ce qui maintient véritablement l’Aïd vivant, ce sont trois grandes significations.


La première est de comprendre que l’Aïd est avant tout un acte d’adoration, lié à l’achèvement du jeûne et à la glorification d’Allah, et non à une joie simplement passagère.


La deuxième est que l’être humain demeure au sein d’une communauté, de sorte qu’il ne soit pas abandonné seul à sa tristesse, mais qu’il trouve autour de lui des présences qui partagent sa peine et l’allègent.


La troisième est que l’espérance reste vive : celle de savoir que ce qu’Allah détient est plus vaste, et que le soulagement, même s’il tarde, finit par venir.


Par ces significations, ce n’est pas seulement l’Aïd qui est préservé, mais l’humanité même de l’homme. C’est pourquoi le Takbir de l’Aïd est plus qu’un simple symbole : il est la proclamation qu’Allah est plus grand que la douleur, plus puissant que l’injustice, et plus durable que tout ce qui est voué à disparaître.


Lorsque la joie devient un acte d’adoration


En de tels jours de fête, la joie acquiert une signification nouvelle. Elle n’est plus un simple sentiment, mais devient un acte intentionnel par lequel on se rapproche d’Allah.


Apporter de la joie à un enfant qui a tant perdu, rendre visite à une personne accablée par l’épreuve pour alléger sa peine, partager le peu que l’on possède avec autrui : tout cela se transforme en acte d’adoration. Ici, la joie n’est pas un luxe, mais un message, par lequel l’être humain répare ce qui s’est fissuré et préserve son humanité de l’extinction.


Ainsi, l’Aïd cesse d’être une circonstance passagère pour devenir une œuvre morale durable.


Tant qu’il se trouvera des hommes pour proclamer « Allâhou Akbar », l’Aïd demeurera


Les maisons peuvent être détruites, les êtres chers peuvent disparaître, les villes peuvent tomber, et la nuit de la douleur peut se prolonger… mais tant qu’il restera sur terre un cœur pour dire : « Allah est le Plus Grand », tant qu’il se trouvera des hommes pour faire vivre les rites d’Allah au temps de la peur, l’Aïd ne disparaîtra pas.


Car l’Aïd n’est pas un simple jour inscrit au calendrier ; il est une signification qui apaise les cœurs et se manifeste avec d’autant plus de force que le besoin s’en fait sentir.


Ainsi, lorsque tu vois l’Aïd venir après une chute ou une épreuve, ne demande pas : « Comment peuvent-ils se réjouir ? » Dis plutôt : c’est ainsi que la foi fait naître sa joie… en toute circonstance.



*Article à paraître dans le n°103 de notre magazine Iqra.

 


 

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