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Regard fraternel (n°104) - La parole : un engagement qui apaise la violence

  • il y a 3 heures
  • 9 min de lecture

Par Nassera Benamra

Dans certaines cultures, la parole engage autant, sinon plus qu’un écrit, comme dire « Je n’ai qu’une seule parole », « une parole est une parole » ou « tu as ma parole d’honneur». Ces formules disent une exigence ancienne, celle de répondre de ses mots. Car une fois prononcée, la parole ne se reprend pas, à l’image d’une balle, une fois tirée, elle ne revient pas. Longtemps considérée comme un socle de confiance entre les individus, elle demeure un levier essentiel pour installer la confiance, apaiser les tensions,  tenter de refermer une blessure ou de résoudre les conflits.


La parole : une culture pour organiser la société et cultiver la conscience rhétorique


Il était un temps où l’on n’avait pas besoin de beaucoup plus qu’une parole, des sociétés où tout ne passait pas par l’écrit. Dire, suffisait parfois à engager toute une relation, une promesse orale pouvait lier deux familles, deux voisins, deux communautés. Celui qui parlait savait que ses mots avaient du poids. Il n’y avait pas encore cette facilité de revenir en arrière, de corriger, de reformuler à l’infini. On disait simplement « c’est dit, c’est fait ! ».


Dans la Grèce antique, la parole était au cœur de tout, elle permettait de débattre, de juger, de gouverner, d’organiser l’agora. Avec Socrate, elle devient un chemin vers la vérité, pour parler, questionner, dialoguer, bref, c’est chercher à comprendre et à se rapprocher de ce qui est juste. Mais déjà, une inquiétude apparaît, car si la parole peut éclairer, elle peut aussi tromper. D’où la méfiance envers la rhétorique, cet art de convaincre qui, mal utilisé, peut éloigner de la vérité.


Les Romains, eux, ont fait de la parole un outil central de la vie publique. Bien parler, c’est pouvoir agir sur le monde. Là encore, une exigence s’impose, la parole doit rester liée à une forme de responsabilité.


Avec le temps, ce rapport exigeant va évoluer. Au XVIIIe siècle, Rousseau introduit une autre idée, celle d’une parole plus spontanée, presque naturelle, comme le prolongement direct de l’individu. Selon lui, chacun porte en soi une forme d’éloquence, et la rhétorique apparaît alors comme un art artificiel, presque suspect.


Depuis, cette vision s’est largement imposée. Nous pensons parler librement, simplement, comme si les mots allaient de soi. La sincérité a pris le pas sur la construction et l’expression sur la maîtrise.


Une exigence partagée par les cultures et les religions


Cette manière de comprendre la parole traverse les cultures, avec des nuances mais une même idée de fond, la parole engage.

 

  • Dans certaines traditions juives, le serment ne se limite pas à des mots, il engage toute la personne, dans sa relation aux autres, comme au sacré. Dire, c’est déjà faire. On ne sépare pas le mot de ce qu’il désigne. Nommer, c’est donner une réalité. C’est ce que l’on retrouve dans des formules simples comme « je jure ». Elles ne décrivent pas une intention, elles créent un engagement. La parole agit, elle lie.


  • Chez les chrétiens, la parole est liée à la vérité,  elle, ouvre un chemin vers l’apaisement. Dire juste, ce n’est pas seulement affirmer quelque chose, c’est déjà commencer à réparer. Dans l’Évangile, Jésus le dit simplement : « ta parole est la vérité ». Comme si, dans les mots, pouvait déjà se loger une forme de lumière. Cette parole n’est pas là pour convaincre à tout prix. Elle accompagne, elle soutient, elle aide à tenir. Elle ne transforme pas tout d’un coup, mais elle agit, doucement, chez celui qui l’écoute et qui y croit.


  • Chez les musulmans, la parole n’est jamais anodine, ce que dit une personne reflète à la fois son intelligence, son caractère et sa manière d’être avec les autres. Avant de parler, une question simple se pose : est-ce nécessaire ? Si la parole n’apporte rien de bon, alors, mieux vaut le silence. Cette exigence traverse de nombreux enseignements.


La parole peut aussi devenir source de dérive lorsqu’elle cherche à dominer, à ridiculiser ou à blesser. Les disputes, les moqueries, la vulgarité ou la médisance abîment les relations et installent peu à peu la méfiance. A l’inverse, une parole mesurée, sincère et respectueuse permet de préserver le lien, même dans le désaccord.


Il y a aussi ce qui relève de l’engagement, comme promettre, jurer, dire vrai. Une parole donnée ne doit pas être légère. La trahir, c’est fragiliser la confiance. La tenir, au contraire, c’est construire. Au fond, cette tradition rappelle une chose simple : la parole peut élever comme elle peut blesser. Elle peut rapprocher comme elle peut diviser. Et dans les moments de tension, ce sont souvent les mots choisis ou retenus qui font la différence.


Une parole mesurée est un pacte de paix


On oublie souvent que beaucoup de conflits auraient pu être différents si la parole avait été tenue, ou simplement mieux entendue. Avant les ruptures, il y a souvent des mots qui auraient pu être dits autrement. Avant les affrontements, des silences qui auraient pu être évités. Dans certaines sociétés traditionnelles, la médiation passait par s’asseoir, parler, écouter, et laisser la parole faire son travail de rapprochement.


La paix ne naissait pas toujours d’un grand accord, mais parfois d’une phrase tenue, comprise, acceptée. Le meilleur exemple d’une parole mesurée qui vaut engagement de paix reste sans doute le pacte d’El-Houdaybiya conclu par le Prophète Mohamed (paix et bénédictions sur lui) au VIIe siècle. Alors que tout laissait présager un affrontement avec les Quraysh de La Mecque, il a choisi la voie de la négociation, acceptant des conditions en apparence défavorables pour préserver la paix.


Ce traité, fondé sur des mots pesés et un engagement clair, a instauré une trêve de dix ans et permis d’apaiser durablement les tensions. Par cette décision, la parole devient plus forte que la confrontation, elle ouvre un espace de confiance, rend possible la rencontre, et prépare une victoire plus profonde, celle des cœurs et des esprits.


Au fond, une parole juste n’est pas celle qui parle le plus, mais celle qui tient dans le temps. Une parole simple, assumée, qui ne cherche ni à convaincre à tout prix, ni à s’imposer. Et c’est peut-être là, dans cette fidélité discrète entre ce que l’on dit et ce que l’on fait, que nait vraiment la confiance.

 


*Article paru dans le n°109 de notre magazine Iqra.




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